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par Ramon Pinos le 11 octobre 2021

Les yeux de Gerda et Kati

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Article extrait du Monde libertaire n°1831
Le XXe siècle a été riche (si l’on peut dire) en guerres, insurrections et révolutions. Nombre de photographes ont témoigné et illustré ces bouleversements et l’Espagne 1936-39 ne fait pas exception. On y a vu fleurir ce qu’on appelait les reporters-photographes ou, mieux dit, les photographes correspondants de guerre. Bien sûr certains ont émergé et ont acquis une certaine notoriété : Capa, Seymour (dit Chim), Centelles, Guzmán… Principalement des hommes, mais aussi quelques rares femmes : Gerda Taro et également Kati Horna dont il sera également question à l’approche du 21ème anniversaire de sa mort.


Cherchez la femme


Il y a 84 ans (le 26 juillet 1937), Gerda Taro perdait la vie pendant la Guerre d’Espagne.

Depuis l’aube des temps, dans l’Histoire, dans les arts, dans les luttes sociales, une évidence saute aux yeux : à de rares exceptions près, la contribution des femmes dans ces domaines a été occultée, dépréciée, niée, d’autant plus qu’elles ont souvent œuvré dans l’ombre de « grands hommes » [note] tel est le cas de Gerda Taro, photographe connue pour ses reportages sur la Guerre d’Espagne. Son travail et même sa personne ont longtemps été éclipsés par l’œuvre de son compagnon Robert Capa.



Gerda Taro et Robert Capa

en 1910 ; dans les années 30 elle se joint à des groupes révolutionnaires et est arrêtée et emprisonnée pour distribution de tracts. L’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, la répression contre les opposants et les Juifs, vont la contraindre à l’exil. Elle s’installe à Paris où elle fréquente les milieux artistiques et travaille à l’agence Alliance-Photo. Elle fait la connaissance du photographe d’origine hongroise Endre (André) Ernõ Friedman avec qui elle travaille et entretient une liaison amoureuse. Ils vivotent tous les deux de leur travail jusqu’à ce qu’elle ait l’idée de présenter Friedman comme étant un photographe américain, en lui donnant le pseudonyme de Robert Capa, optant elle, pour son nouveau nom (Gerda Taro). Elle se démènera sans compter pour faire connaître les clichés de son compagnon, dont la carrière décolle vraiment à ce moment.

Dès le début de la Guerre d’Espagne, ils partent couvrir les combats aux côtés des républicains. Ils publient leurs photos en les signant de leurs deux noms, mais c’est le seul Capa qui y gagne une reconnaissance mondiale, alors que son travail à elle, reste ignoré.



Gera Taro. Espagne 1937

Alors que Capa retourne en France le 25 juillet 1937, le lendemain, lors des combats autour de Madrid, elle est écrasée accidentellement par un tank républicain et meurt à l’hôpital de l’Escurial le 26 juillet 1937, devenant ainsi la première femme reporter photographe tuée dans l’exercice de son travail. Son corps est rapatrié en France et son enterrement au Père-Lachaise le 1er août 1937 (jour de son anniversaire où elle aurait dû fêter ses 27 ans), se transforme en manifestation antifasciste suivie par des milliers de personnes. Sa tombe non loin du Mur des Fédérés, fut décorée par Alberto Giacometti, d’une vasque et d’un oiseau mythologique, le faucon Horus, symbole de lumière et de résurrection.

En 1938 Robert Capa publie Death in the making rassemblant une centaine de leurs photos co-signées. Mais là encore presque tout le travail sera attribué à Capa alors que Gerda Taro tombe dans l’oubli. Il faudra attendre 2007 et la découverte de la fameuse « valise mexicaine » contenant 4 500 négatifs de Gerda Taro, Robert Capa et David Seymour, réalisés au cours de la Guerre d’Espagne, pour se rendre compte de l’importance du travail de Gerda Taro, et constater aussi que nombre de clichés jusqu’alors attribués à Capa étaient en fait dus à elle.
S’il n’est pas question de dénigrer le travail de Robert Capa, il n’est pas question non plus de déconsidérer celui de Gerda Taro, au moins aussi intéressant. Deux êtres qui s’étaient trouvés, deux talents qui se valaient même si celui de Gerda a mis plus de temps a être reconnu, elle qui voulait « vivre sans entraves et convaincue de se battre pour un monde meilleur ».


Kati Horna : anarchiste et photographe


Kati Horna (née Kati Deutsh Blau) voit le jour à Budapest le 19 mai 1912 et décède à Mexico le 19 octobre 2000. Entre ces deux dates sa vie est parsemée d’exils dus à sa condition de Juive et d’anarchiste.
Très tôt, à 19 ans elle s’installe à Berlin où elle apprend la photographie (agence Dephot/Deusche Photodients) et fréquente l’atelier du photographe Jósef Pécsi, Bertolt Brecht et le groupe Bauhaus. Elle aura l’occasion de tirer le portrait d’un certain Endre Friedmann (qui ne s’appelle pas encore Robert Capa).



Kati Horna à 20 ans (photo attribuée à Capa)

Elle se lie d’amitié avec lui et le retrouvera à Paris où elle part s’installer quand les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne en 1933, que toute opposition est réprimée et que les Juifs sont persécutés.

Son idéal anarchiste lui fait rejoindre en 1937 l’Espagne où la CNT la charge de faire des reportages sur les collectivités anarchistes. Elle les fait publier dans la presse anarchiste espagnole : Tierra y Libertad, Tiempos Nuevos, Mujeres Libres et surtout dans l’hebdomadaire Umbral (Le Seuil) où elle rencontrera celui qu’elle épousera et dont elle prendra le nom : José Horna, peintre et sculpteur, Andalou et anarchiste.
Son travail photographique se distingue par le fait qu’elle témoigne moins des combats (même si on possède des clichés de soldats au front) que des souffrances des civils, en montrant d’innombrables immeubles éventrés par les bombardements fascistes. D’autre part, elle est une des rares à développer la technique du photomontage, comme lorsqu’elle juxtapose un portrait de femme sur un mur de cathédrale à Barcelone. Technique qu’elle développera encore plus tard tendant vers le surréalisme.




En 1939, à la défaite du camp républicain, elle retourne en France. José, son compagnon sera « accueilli » dans un camp de concentration sur les plages du Roussillon dont elle parviendra à le sortir au moyen de faux-papiers et en se présentant comme citoyenne hongroise.

La Seconde Guerre mondiale ne tarde pas à éclater, et la France à être envahie par les troupes allemandes. C’est de nouveau l’exil pour Kati et José Horna. Cette fois, destination le Mexique où tous deux continueront leur travail artistique. Pour sa part Kati Horna fréquentera les milieux surréalistes et d’autres exilées comme les peintres Leonora Carrington (un temps compagne de Max Ernst), et Remedios Varo (un temps épouse de Benjamin Péret). Elles exposeront régulièrement leur travail de peintre pour Carrington et Varo, et de photographe pour Horna. Très unies toutes les trois, elles seront surnommées « Les Trois sorcières ». Misogynie dans un milieu pas toujours tendre avec les femmes ? En tout cas chacune, dans son style personnel évoquera la dévastation du monde par la guerre.
Parallèlement à son activité artistique, Kati Horna enseignera la photographie à l’Université nationale autonome de Mexico et à l’Université ibéroaméricaine.

Et les clichés pris pendant la guerre d’Espagne ? Kati Horna déclarait elle-même : « J’ai fui la Hongrie, j’ai fui Berlin, j’ai fui Paris, j’ai tout laissé à Barcelone… quand Barcelone est tombée je n’ai pas pu revenir chercher mes affaires, j’ai de nouveau tout perdu. Je suis arrivée dans un cinquième pays, au Mexique, avec mon Rolleiflex en bandoulière, je n’ai rien pu emporter d’autre ».

Après sa mort, l’historienne Almudena Rubio découvre en 2016 à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, dans les archives déposées par la CNT avant la chute de Barcelone, une caisse contenant 500 négatifs que Kati Horna avait réalisés à la demande de la CNT-FAI. Une autre caisse se trouve également au Centre de Documentation de la mémoire historique de Salamanque.
Si de son vivant, Kati Horna se montrait discrète quant à son œuvre, après sa mort, de nombreuses expositions ont été montées autour de son travail, dont une à Paris (Galerie du jeu de Paume en 2014).

Évoquant sa mère qui avait embrassé l’idéal anarchiste, sa fille, Ana María Norah Horna, a déclaré : « Ma mère ne fut pas aigrie par la guerre. En Espagne elle a appris les grandes valeurs : bonté, éthique, honnêteté, compassion et engagement ». Une belle épitaphe pour celle qui a parcouru cinq pays, avec pour toute arme un simple Rolleiflex.

Ramón Pino
Groupe anarchiste Salvador Seguí
PAR : Ramon Pinos
Groupe anarchiste Salvador Seguí
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