Chroniques du temps réel > Poupée en chiffons
Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 2 août 2021

Poupée en chiffons

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=5861



Image par Вера Мошегова

« Bon Dieu ! Mais, c’est… Bien sûr ! » aurait dit le Commissaire Bourrel et j’extrapole, oui nous sommes tous si bien séparés les uns des autres, à mille années-lumière d’un tel ou d’une telle. Regardez-moi, regardez-vous ! L’autre, cet inconnu ! Et puis le langage a été inventé et à travers la langue nous avons reconnu que mêmes différents, uniques, nous pouvions sinon penser la même chose, du moins nous aligner sur les mêmes courants de pensée. Plus extraordinaire, nous pouvons lire les pensées d’autrui sans nécessairement y adhérer. Mais le moulin va trop vite, je me perds en considérations oiseuses.
Une question cruciale me hante. A l’époque de Montaigne, de Madame de Sévigné ou de Choderlos de Laclos, l’acheminement d’une lettre mettait bien plus de 15 jours. Aujourd’hui les messages via le portable ou internet sont réceptionnés en quelques secondes. Cela change-t-il la donne dans nos relations, nos modes de réflexion, notre vie intime ? Que sais-je encore ? Dieu merci, nous mettons toujours le même temps pour nous laver les dents, nous habiller, manger, dormir etc. Le temps serait-il notre ennemi ? Plus précisément, saisi comme une injonction serait-il une menace pour nos libertés individuelles ? le temps n’est-il pas une invention sociale pour régir, dominer les activités humaines ?

Me revient en mémoire une nouvelle que l’expérience du Métro boulot dodo, a dû inspirer. Cette nouvelle pourrait être qualifiée de fantasmatique ou bizarre. Comprenne qui voudra.


Poupée en chiffons



J’étais en train de recoudre une vieille poupée en chiffons, trouée de toutes parts. J’avais décidé de la sauver du dépotoir à cause de son visage lunaire, bossu qui résistait à mon doigté. De plus, elle avait de jolis yeux de bille, fatigués, presque terreux et la bouche en dentelle découvrait une rangée de perles noires. Au bout d’un moment, mon aiguille avait apprivoisé les fibres de coton et s’y enfonçait allègrement. J’avais choisi un fil grossier mais solide et l’aiguille était épaisse et longue. Déjà une partie de la hanche était raccommodée, j’étais fière du résultat mais au moment de retirer l’aiguille, voici qu’elle se heurte à un élément dur, un caillou, peut-être, et elle se casse.

« Bon sang ! » m’écriai-je. Je lâche prise. Une main sort du ventre de la poupée, une main adulte qui se met à ramper puis à courir. Que cherche t-elle donc ? Je me retourne et aperçois sur la vitre de la fenêtre un peu renfoncée, tel un fauteuil à bascule niché dans le mur, la poupée debout sur une chaise avec une expression d’épouvante.
La main continue à courir ou plutôt à glisser comme une grosse araignée avec une rapidité fabuleuse à travers toute la pièce, balayant la pièce du sol au plafond. Je la trouve belle comme un coquillage et mon cœur s’arrête de battre.

Dans un dernier sursaut de lucidité, je me dis que cette main est aveugle, qu’elle court dans les sens mais est insensée, que mon imagination, seule, a pu lui prêter une forme humaine. Enfin que cette main est peut-être la mienne.

Je devrais pouvoir remettre la pendule à l’heure, me dis-je, cette poupée a encore besoin de moi, n’étais-je pas en train de la raccommoder ? Je fixe à nouveau mon regard sur la main. Son mouvement est si extraordinaire que j’ai l’impression désormais que mille mains peuplent la pièce. J’interroge mon cœur qui a cessé de battre : il est devenu dur comme une pierre, le caillou, je le sais, contre lequel l’aiguille s’est brisée.

Quelle heure est-il ? D’un geste machinal et lent, je veux regarder la montre sur mon poignet. C’est un geste inutile puisque je n’ai pas de montre. Mais je ne suis pas toute seule avec toutes ces mains et cette poupée sur la vitre qui donne des signes de vie. Il faut que je m’invente une heure alors, une heure propice à la communication de tous ces éléments qui animent dans un joyeux désordre dramatique une pièce à peine réveillée. Donc je regarde ma montre, sérieusement. Je prends une voix d’institutrice et je clame à qui veut m’entendre « C’est l’heure ! » Puis je me penche sur mon poignet qui est devenu poignant et je décrète « L’heure s’est échappée ».

Je reprends sur mes genoux la poupée défoncée, d’un geste machinal et las. Je m’endors en rêvant qu’une main vigoureuse enfonce dans mon corps cotonneux, l’aiguille qui se brise à un tournant sur un visage lunaire ensablé.

Eze le 2 Août 2021

Evelyne Trân



PAR : Evelyne Trân
SES ARTICLES RÉCENTS :
Un brigadier slave
Le brigadier sur l’autre rive
Brigadier, un double !
Le brigadier, en attendant Antigone...
Agent orange : un film.
Le brigadier connaît la chanson
La passeggiata del brigadiere a Roma, città aperta
Conférence de soutien à Tran To Nga
Le brigadier a l’âme slave
Le soleil n’a pas encore disparu !
Des nouvelles du procès de Tran To Nga contre les fabricants de l’agent orange
Le brigadier en ce début d’octobre
Le brigadier rencontre Romain Gary
Le brigadier rencontre Camus
Le brigadier du temps perdu
La rentrée du brigadier
Exposition sur l’agent orange
Affect ou éthique?
Le vigile et la flûte traversière
Le brigadier a-t-il son pass ?...
Quand le brigadier rencontre Proudhon et Courbet
Bon anniversaire Francis Blanche !
Le brigadier toujours en Avignon
le brigadier festivalier
Le brigadier en Avignon
Le brigadier pour ce premier jour d’été
le brigadier de la mi-juin
Le brigadier frappe à la porte du ML
Ecoutez, c’est le brigadier...
Les voilà, Les trois coups du brigadier
Procès intenté par Madame TRAN To Nga à l’encontre de 14 firmes américaines.
L’agent orange-dioxine. Le tribunal d’Evry fait la sourde oreille
V’la le brigadier qui va reprendre du service
???? Cascade d’un poème ou quelle mouche te pique ????
L’agent orange-dioxine
Histoire d’un maillon faible
Vive les librairies d’occasion !
De Déborah Levy à George Orwell
Le printemps de la poésie
Les chants révolutionnaires d’EUGENE POTTIER (1816-1887)
Ma Chère Montagne
Ma terre empoisonnée de Tran To Nga
Les Grandes Traversées d’Helen JUREN
Brigadier même pas mort !
D’Anne Sylvestre à Camus
L’agent orange-dioxine : Résumé du procès qui a débuté ce 25 Janvier 2021 à Evry.
L’agent orange-dioxine
Passé, présent, futur
Pour qui vous prenez-vous ?
Bas les masques !
Les mots parlent d’eux mêmes
En attendant Godot... Isabelle Sprung.
Histoire de bus.
le brigadier tapera trois fois
Un biptyque
Elle
A propos de l’aquoibonisme
Bol d’air
Le théâtre de la vie
Double visite du brigadier
Une fantaisie du brigadier
le brigadier et la SORCIERE
Le brigadier néanmoins
Le retour du brigadier libertaire
Connaissiez-vous Henry Pessar ?
11e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Liberté j’écris ton nom
Connaissez-vous Velibor Čolić ?
Le RAT-roseur Rat-rosé...
10e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
9e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Mais ne dîtes pas n’importe quoi !
8e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Fourmi humaine
Sans visage
7e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Tous ces visages qui disent « ouf »
6e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
5e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
COVID 19 encore et encore
4e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
En relisant Baudelaire
3e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Suite des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Qui se cache derrière son masque ?
CAMUS
Avoir ou ne pas avoir le coronavirus
Confidence de femme
Brigadier !
Le brigadier prend le Tramway, correspondance à Mouette
Et revoilà le brigadier !
L’essence d’un individu c’est son intimité
Le brigadier est de retour...
Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde
Et pendant ce temps Simone veille
Poètes ? Deux papiers...
A voir, deux spectacles au féminin
deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins
du théâtre en ce début d’année : Saigon / Paris Aller Simple
aux vagues d’un poète
Spectacles de résistance à découvrir au théâtre
SPECTACLES AU FEMININ A LA MANUFACTURE DES ABBESSES
Nouveaux coups paisibles du brigadier : BERLIN 33
Au théâtre : POINTS DE NON-RETOUR. QUAIS DE SEINE
théâtre : l’analphabète
Au théâtre "Change me"
c’est encore du théâtre : Killing robots
Théâtre : QUAIS DE SEINE
théâtre : Et là-haut les oiseaux
Théâtre : TANT QU’IL Y AURA DES COQUELICOTS...
théâtre : l’ingénu de Voltaire
théâtre : Les témoins
Théâtre : un sac de billes
théâtre : Pour un oui ou pour un non
Les coups paisibles du brigadier. Chroniques théâtrales de septembre 2019
Au bord du trottoir
Histoire d’un poète
au poète orgueilleux
La brodeuse
Dans quel monde vivons-nous ?
Portrait d’hybride
Tout va bien
La lutte
Page 57
théâtre : Sang négrier
Théâtre : CROCODILES -L’HISTOIRE VRAIE D’UN JEUNE EN EXIL
Théâtre : Europa (Esperanza)
Théâtre : Léo et Lui
théâtre : THIAROYE - POINT DE NON RETOUR
"Pas pleurer"
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler