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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 19 avril 2021

Histoire d’un maillon faible

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Image par Lars_Nissen de Pixabay

Nous avons tous besoin de nous indigner, de nous raccrocher à un arbre mais il y a des prises de conscience qui n’appartiennent qu’à soi. Personnellement parce que j’ai été confinée de bonne heure, que la solitude fut en quelque sorte mon nid, mon seul arbre fut celui du silence.
Question de racine. Comment ajouter sa voix à une voix collective si cette dernière, compte tenu de votre évolution vous apparait trop abstraite, si vous avez l’intuition que votre faible voix risque de se trouver piétinée par la foule. J’ai donc toujours été en retrait. Pour me déclarer, il eût fallu que j’aille au bout d’une pensée et c’est assez élémentaire que je comprenne ceux qui avaient le pouvoir de m’interpeller. Je pourrais prétendre de façon radicale que je n’ai rien compris seulement tenté de comprendre.
Si je reviens à cette voix faible c’est que je crois que nous l’ignorons tous tant que nous sommes. Nous disons tous qu’elle n’a pas sa place, nous reconnaissons aux seuls poètes le droit de la sublimer alors qu’elle irrigue notre conscience indépendamment ou à côté d’une conscience collective.
Si pour trouver sa place, il faut adhérer à un parti, alors je dis non. Pourtant quelque chose m’a fait réagir, me permettant de rattacher ma voix faible à un bouclier de milliers de voix faibles.
Ce fut en toutes lettres, l’injonction « Taisez-vous » Mais comment contraindre au silence quelqu’un qui s’est tu pendant des années et a parcouru en long et en large tous les couloirs du silence. De plein fouet, j’ai reçu cet ordre « Taisez-vous » d’un patron, de plusieurs patrons même. Dans la mesure où ma réponse fut toujours individuelle, j’ai observé que le fait de faire entendre ma voix avait pour conséquence le silence de ceux qui m’avaient entendue. Ce silence, je l’ai respecté car il ressemblait au mien mais en termes de communication, ce n’était guère concluant. On vous a entendue ! Résultat : Néant .
Sans doute, ne faut-il pas noyer la plante sous un trop grand jet d’eau.
Celui ou celle qui vous assigne cet ordre « Taisez-vous » ne peut manquer de vous interroger : Mais qu’est-ce qui, il ou elle ne veut pas entendre ? Il y a donc des gens qui on le pouvoir de me faire taire, ai-je donc pensé naïvement. Quoi moi un individu insignifiant, serais-je susceptible de troubler l’ordre public, de déranger ? Je me suis tue mais j’avais déjà parlé, il ne me restait plus qu’un sentiment flagorneur « Vous ne m’empêcherez pas de penser » et la réponse de la fourmi à la cigale « Vous chantiez, j’en suis fort aise et bien pensez maintenant ! ».
J’ai fait l’expérience du silence à titre individuel et collectif. Paradoxalement, il s’agit d’un silence éloquent. Le contexte a son importance. Il y a bien longtemps, quelques années après Mai 1968, j’ai reçu cet ordre de la part d’un prof « Taisez-vous » de façon assez spectaculaire. Je vous livre le récit que j’en ai fait, sous le titre de Procès-verbal, immanquablement sublimé donc quelque peu littéraire. Mais je suis persuadée que les témoins camarades lycéens s’en souviennent.

Procès-verbal

La salle de classe avait l’air d’avoir été repeinte à l’avance. J’y rentrai à reculons comme dans un rêve, tel un coton imbibé de chloroforme. Je n’en attendais aucune surprise et laissait mes jambes balloter tristement sous le pupitre. Ma résignation se peignait sur les murs. Je regardais sourdement sans réveiller les élèves et le prof qui semblaient engager, ailleurs, une partie de foot. Collée sur ma chaise, je rêvais que j’étais de la glu, renvoyant l’image d’une statuette de la dimension d’un santon de crèche ou d’un taille-crayon posé sur une table pour jouer le rôle de paravent aux regards intrigants. Aussi rétrécie qu’une balayure diaphane, je pouvais être certaine de n’avoir offert aucune obole au spectacle du jour. Ainsi les élèves chahutaient derrière moi sans m’émouvoir. En dépit de ma léthargie, je les entendais remuer et souffler telles des bêtes qui reniflent leur proie. Le prof, juché sur l’estrade, était loin d’avoir la prestance d’un toréador, mais il y avait dans ses yeux une malignité sourde, prête à jaillir, aux aguets, de la force d’un trombone rebondissant sous les croche-pieds des élèves. Il attendait sa proie, lui aussi, mais celle-ci invisible remonterait le temps, lorsque furieux lui et les bêtes s’accorderaient l’instance d’un privilège. Je ne savais pas encore cela. Rattrapée par l’excitation ambiante, je levai le museau. J’avais près de moi un camarade, ligoté par l’angoisse. Sur ses genoux reposait une banane que sa main tremblante ne pouvait saisir. Agacée par cette vision, je pris la banane d’un geste vif et fière la jetais sur la table. Sans le vouloir, j’avais rejoint le cœur de la classe car des milliers de bras applaudissant avaient levé en synchronie, leur banane, comme on fait partir une fusée. Cela ne jouit qu’un instant que se plût à saisir le prof. Après l’arrondi d’une stupéfaction, il s’avança vers moi, ramassa la banane innocente et d’un coup de grâce viril, l’écrasa sur ma face d’ange. Immobile, j’obtins le silence de mes camarades, la pulpe de banane dégoulinait sur mon visage et je regardais avec des yeux d’arbre sans comprendre. Je n’avais pas coupé le rêve. Le prof, tel un courant d’air, n’eût qu’à rejoindre l’estrade, tout seul. Quant à moi, j’étais devenue le centre de la classe où s’affairaient les meneurs, pour éponger sur moi, une banane qui n’était plus une proie.

Un prof a écrasé une banane sur mon visage. Toute la pulpe de la banane dégoulinait et je ne voulais pas bouger, je voulais en mon for intérieur que le prof puisse la contempler tout le reste de son cours. Mais les camarades se sont empressés autour de moi, m’ont nettoyée et accompagnée à l’infirmerie.

Je n’ai pas eu de retour de l’incident. Je suis restée silencieuse. Je n’ai pas dénoncé l’individu, somme toute je le méprisais. Mais j’ai tout de même remarqué que le prof s’en était pris à la lycéenne la plus taiseuse pour exprimer sa fureur. J’étais la cible téléphonée. J’étais la voix faible. Et mon silence est devenu ce puits dans lequel je me penche parfois pour lire dans ses pensées. Ne croyez pas ce proverbe « Qui ne dit mot, consent ».

Eze, le 19 Avril 2021

Evelyne Trân


PAR : Evelyne Trân
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