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Théories politiques
par Annick Stevens le 17 mai 2020

LE COMMUNALISME FACE À L’ÉPIDÉMIE : POURQUOI NOUS FERONS MIEUX

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Article extrait du Monde libertaire n°1817 d’avril 2020



La pandémie que nous subissons depuis cet hiver et la réponse que les gouvernements lui ont opposée sur l’ensemble de la planète peuvent servir d’épreuve au projet d’écologie sociale communaliste, en l’interrogeant sur les raisons structurelles pour lesquelles il répondrait probablement beaucoup mieux à ce type de catastrophe.

Je voudrais d’abord écarter ce qui me semble une tentation simplificatrice dans les milieux écologistes en général. On a vu des dizaines d’articles réduire les causes de l’épidémie à un facteur que chacun identifie comme son ennemi habituel : la civilisation industrielle, la destruction des espaces sauvages, le capitalisme, la mondialisation, les intérêts des gouvernants, etc. Chacun de ces facteurs a certainement contribué à la pandémie actuelle, et nous savons qu’ils sont de toute façon à combattre pour des raisons indépendantes du virus. Mais ce serait une erreur de croire que grâce à leur suppression il n’y aurait plus d’épidémies. L’histoire est pleine d’épidémies ravageuses bien avant l’apparition de ces fléaux et la connaissance scientifique des maladies infectieuses montre qu’elles font partie de la nature du vivant [note] . Il faudra donc que la société communaliste fasse mieux à la fois sur l’aspect préventif (éviter au maximum l’apparition et la diffusion de nouveaux agents infectieux) et sur l’aspect curatif pour les cas qui malgré tout arriveront.

Les conditions sociales structurelles
La majorité des épidémies de ces dernières décennies (SIDA, Ebola, SARS de 2003, H5N1 de 2004, MERS de 2012) ont été causées par la transmission d’un virus d’un animal sauvage à l’humain, éventuellement par l’intermédiaire d’une espèce domestique, du fait de mutations qui ont rendu le virus adapté à sa survie dans le corps humain. Ces mutations se produisent constamment, de manière inévitable et imprévisible. La transmission d’une espèce à l’autre ne serait totalement évitable qu’en l’absence de tout contact avec d’autres animaux, ce dont personne n’a envie je pense. Néanmoins, certaines mesures d’évitement sont évidentes : arrêter la chasse et le trafic d’animaux sauvages, ne pas contraindre ceux-ci à se rapprocher des habitats humains en raison de la destruction de leurs propres habitats, supprimer les élevages industriels et d’autres exploitations animales qui favorisent les maladies, etc., tout cela faisant partie du b-a-ba de l’écologie sociale. On a fait remarquer avec raison que la chasse et le commerce d’animaux sauvages étaient pour certaines populations un moyen de survie difficilement remplaçable dans les conditions actuelles. En revanche, la demande d’animaux rares importés d’un autre continent obéit le plus souvent au snobisme ou à la superstition, et elle doit être combattue en faisant prendre conscience de la bêtise meurtrière de ces comportements. Mais il est bien plus important encore de faire en sorte que ce genre de trafic ne soit plus pour personne le seul moyen de survie, autrement dit d’assurer une autonomie alimentaire à toutes les populations du globe. C’est un impératif partagé bien au-delà des milieux militants, par tous ceux que révolte l’exploitation des ressources naturelles et de la main-d’œuvre dans des régions totalement asservies et dépendantes.

Or, précisément, le localisme est un trait structurel de l’écologie sociale, parce que l’équilibre entre les activités humaines et leur milieu doit être adapté à chaque type différent de milieu, et parce que c’est la seule manière pour chaque groupe humain de prendre en mains son propre sort en toute connaissance et responsabilité. Le problème est que la résilience sera longue, vu la destruction des modes de production traditionnels qui étaient adaptés à chaque écosystème, et la nécessité de restaurer à la fois une nature ravagée et des mentalités aliénées. Il faudra beaucoup de solidarité interrégionale (et je ne dis pas internationale puisque les nations n’existent pas dans un système politique confédéral). À ce propos il est bon d’insister sur le fait que le communalisme cultive les relations au niveau régional et interrégional, à la fois pour des raisons utilitaires (mise en commun de certaines activités qui n’ont pas de sens à petite échelle) et pour des raisons proprement humanistes d’ouverture culturelle, éthique, intellectuelle, etc.

Ces relations, qui seront désormais égalitaires et non plus de dépendance, rendront néanmoins nécessaires des moyens de communication et de transport des personnes. Tout un volet de l’écologie sociale étudie la mise au point de techniques capables de répondre à ces besoins tout en étant compatibles avec les énergies renouvelables et non polluantes, les procédés simples et artisanaux, la répartition égalitaire et non commerciale. Ce n’est pas le lieu ici d’entrer dans les détails ; mais la conséquence de ces échanges est qu’il y aura encore forcément des risques de diffusion de maladies, potentiellement pandémiques. Seul un retour à l’isolement géographique de petites communautés pourrait l’éviter, mais l’écologie sociale n’est pas un primitivisme : elle considère l’être humain comme un être qui a besoin d’épanouir ses facultés intellectuelles et culturelles d’une façon qui n’est possible que grâce à une transmission intense à grande échelle.

Aussi bien donc les connaissances que nous avons de la transmission des agents infectieux et les besoins que nous envisageons pour notre société communaliste mènent à la conclusion que nous devons nous préparer à affronter des épidémies, même si celles-ci ont beaucoup moins de chance de se produire grâce à la suppression des principaux facteurs qui ont déclenché ou aggravé les plus récentes. Il faut donc examiner les réponses qu’une confédération de communes pourra apporter à une épidémie virale relativement létale qui menace de devenir pandémique.

Les réponses politiques
Par rapport à la manière dont l’épidémie a été gérée par les États, selon diverses stratégies mais toujours de manière autoritaire, les avantages de la prise des décisions politiques par l’ensemble des citoyens sont multiples : pas de coercition, pas de méfiance envers les décideurs, pas de motivations cachées, pas de mensonges ni de dissimulations, pas de retards dus aux rigidités hiérarchiques et bureaucratiques, pas de privilèges, etc. On pourrait soupçonner qu’un désavantage serait la lenteur du processus de délibération en assemblées. D’une part, en effet, on y recherche de préférence le consensus par la réponse à l’ensemble des objections, et, d’autre part, il sera nécessaire de se coordonner à l’échelle régionale, ce qui suppose des allers et retours de mandataires entre les assemblées locales et régionales. Les communautés zapatistes, par exemple, qui sont organisées de cette façon, assument tout à fait que ce processus prend du temps [note] . La réponse est cependant facile au vu de la situation actuelle : des gouvernements tout puissants, légalement autorisés à imposer n’importe quelles mesures dans tous les domaines de l’organisation sociale, ont mis un temps fou à réagir et à prendre les bonnes décisions. À quelques rares exceptions près, dans tous les pays touchés il s’est écoulé plusieurs semaines entre la détection des premiers cas et l’installation des mesures adéquates. Sur ce point aussi, les raisons sont structurelles : la coupure entre la société et ses dirigeants fait que l’alerte est d’abord niée ou pas prise au sérieux ; ensuite, la collusion entre les professionnels de la politique et la classe économico-financière fait qu’on retarde le plus possible toute mesure qui nuirait aux intérêts de ces deux classes. En outre, l’importance plus que secondaire accordée aux intérêts de la population par rapport aux intérêts de ces classes fait que rien n’est prêt, le service public étant largement démantelé et les moyens mobilisables sacrifiés aux nouvelles normes managériales. Enfin, la stratification hiérarchique et bureaucratique fait que les gens qui pourraient être utiles n’ont pas le droit d’intervenir, ni pour éclairer la décision, ni pour offrir des aides matérielles. En conclusion, l’organisation autoritaire, corrompue par le profit et coupée de l’intelligence collective, a accumulé tous les retards jusqu’à ce que l’aggravation de la situation ne lui laisse plus que les mesures... les plus autoritaires.

Au contraire, dans une population où tout le monde côtoie constamment les professionnels de tous les secteurs, où l’information circule horizontalement, où l’on discute ouvertement de tout, une alerte pour la santé publique serait immédiatement connue et affrontée par les assemblées. Dès les premières informations, elles comprendraient la nécessité de se coordonner à l’échelle régionale, voire interrégionale, et aucun impératif n’empêcherait les assemblées de tous les niveaux de consulter les personnes compétentes, de reconnaître l’urgence et de mobiliser en leur sein (puisqu’elles sont la population entière) les moyens nécessaires pour y répondre.

Cette remarque fait surgir une nouvelle question : qui sont les personnes compétentes et quelles sont les conditions pour qu’il y en ait ?

Les réponses scientifiques et philosophiques
Puisqu’on parle d’une épidémie, on a d’abord besoin de personnes qui savent comment se propagent les épidémies (notamment grâce à l’étude de celles du passé), qui connaissent les agents infectieux, et qui peuvent identifier celui auquel on est confronté. C’est-à-dire des épidémiologistes et des chercheurs en microbiologie. Ensuite on aura besoin de chercheurs en pharmacie pour mettre au point des thérapies ou des vaccins, et de soignants pour s’occuper des malades. Plus tout le matériel nécessaire à la fois à la recherche, à la production de médicaments et aux techniques de soin. Autrement dit, tous les moyens humains, intellectuels et matériels dont dispose la société actuelle mais qui ont été délocalisés, démantelés, détournés par une classe politique dont les intérêts sont ailleurs.

Le raisonnement aboutit donc à maintenir, dans une société écologique communaliste, une médecine et une recherche scientifiques très avancées, y compris sur le plan technique. Je ne suis pas sûre que cette conclusion plaise à tous les promoteurs de l’écologie sociale. Certains vont se retrancher derrière l’idée qu’un environnement sain suffira à écarter ce genre de crise. Comme je l’ai dit, cela les rendra sans doute plus rares mais ça n’en éliminera pas le risque. Or c’est le genre de risque auquel il faut se préparer bien avant que n’éclate l’urgence. D’autres auront peut-être le courage d’assumer qu’une vie plus naturelle comprend aussi la maladie et la mort, et qu’il ne faut pas chercher à repousser celles-ci à n’importe quel prix. Une telle réflexion est à peu près tabou à l’heure actuelle. On ne pourra pas l’éviter dans les assemblées communales, lorsqu’il faudra décider des types d’activités auxquels nous voulons consacrer nos ressources et notre travail. Il faudra réfléchir notamment sur le rapport entre les avancées techniques et l’acceptation de nos limites. Je veux dire que, dans la situation actuelle où il est possible de prolonger la vie dans une dépendance extrême vis-à-vis de médicaments et d’opérations, ponctuels ou chroniques, ne pas le faire semble criminel. D’où l’affolement de ceux qu’on charge de cette responsabilité lorsqu’ils manquent de moyens pour appliquer le maximum thérapeutique à un nombre inhabituel de malades. En revanche, tant que ce n’était pas possible, personne n’avait à se culpabiliser de décès inéluctables, dont nous savons tous très bien qu’ils font partie de la nature. Il faudra donc délibérer collectivement de ce que nous acceptons comme causes de la mort et de ce que nous combattons, où nous mettons les moyens de guérir et de prolonger la vie, en rapport avec le degré de technicité que nous désirons mais aussi de la manière dont nous évaluons la qualité d’une vie humaine.

On ne peut pas anticiper sur ce qui sera décidé par chaque assemblée. Il y aura sans doute des choix différents de l’une à l’autre, et les gens se déplaceront probablement vers les communes dont les grandes orientations leur conviennent le mieux, dans ce domaine comme dans tous les autres de la vie collective. La question se posera d’ailleurs pour les activités scientifiques et intellectuelles en général, de savoir dans quels domaines, dans quels buts et dans quelle mesure chaque commune les favorise, les enseigne et les pratique.

Il est possible toutefois de dessiner des tendances inhérentes aux principes mêmes de ce mode de société. Comme je l’ai rappelé, le communalisme n’a de sens que par rapport à une vision exigeante de l’être humain : c’est parce que nous avons par nature un développement particulier de la conscience de soi et des facultés cognitives et créatrices, que nous estimons être tous en mesure et en droit de prendre notre propre destinée collective en mains plutôt que d’être infantilisés, aliénés et dominés par une classe de « décideurs ». Notre volonté d’autonomie repose sur notre confiance en notre intelligence, en notre capacité à orienter positivement nos émotions — et j’entends l’autonomie au sens premier du terme : le fait de se donner à soi-même ses propres lois. Nous savons qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, non seulement pour assurer notre subsistance matérielle dans un équilibre écologique mais aussi pour éliminer en nous les attitudes héritées du vieux système telles que le désir de diriger ou de se laisser diriger. Mais nous savons aussi que ce sera passionnant de voir augmenter nos puissances de penser et d’agir grâce aux échanges et aux élaborations collectives débarrassées des impératifs de profit, de concurrence et de carrières.

Tout cela converge vers une tendance à consacrer beaucoup de temps et de ressources aux activités intellectuelles au sens le plus large, choix rendu possible structurellement par le peu de temps nécessaire à la satisfaction des besoins primaires, une fois éliminées les productions nuisibles et parasitaires. Grâce à tout cela, il y a beaucoup de chances aussi que nous devenions plus sages (ou plus philosophes), au sens de plus lucides sur nous-mêmes, sur nos désirs et sur les manières de les ajuster aux contraintes extérieures. Il est probable dès lors qu’en cas d’épidémie les mandataires régionaux s’accorderaient assez rapidement sur des mesures communes. Si cependant ce n’était pas le cas, si des communes proches s’en tenaient à des choix incompatibles, il faudrait les isoler l’une de l’autre jusqu’à ce que le danger soit passé ou que la réaction la plus efficace soit adoptée. Cette précision vise à montrer que rien ne justifierait en tout cas la remise en cause de l’autonomie communale, même si la coopération régionale est manifestement préférable et doit être recherchée d’abord.

Et voilà comment l’épidémie apporte une raison de plus pour créer partout, dès maintenant, nos assemblées populaires, dans une visée de généralisation du communalisme et de l’écologie sociale.

Annick Stevens

(1) Pour les données scientifiques, je recommande vivement les enregistrements en ligne du Collège de France, cycle de conférences données en 2019 par l’épidémiologiste Arnaud Fontanet.
(2) Ce qui ne les a pas empêchées d’agir vite et bien, en fermant leurs centres de relations avec l’extérieur tout en appelant à maintenir la lutte et la solidarité  : http://www.cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1479.
PAR : Annick Stevens
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le 21 mai 2020 09:31:09 par Shanti Rouvier

Plusieurs scientifiques ont témoigné que ce virus a bien été créé par l’homme, Luc Montagnier n’est pas le seul à avoir repéré cela, même si à chaque fois les médias se sont dépêchés de discréditer cette thèse. En ce qui concerne les épidémies, les médecins qui explorent le renforcement du système immunitaire, notamment en respectant certaines lois du fonctionnement de notre corps aujourd’hui ignorées du plus grand nombre, ces médecins-là ont du mal à exercer en paix, à transmettre leur savoir, ... nous vivons en paix avec nos virus tant que notre corps présente un terrain sain.
Cela dit, merci pour votre article qui est d’une très grande richesse, et qui ouvre à de nombreuses réflexions, dont celle de la nécessité de se libérer de la peur de mourir, sinon tous les épouvantails que l’on agitera sous nos yeux, nous amèneront à nous agenouiller devant les décisions les plus folles, décisions dont le but est justement de nous agenouiller....