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par Christophe le 21 février 2020

Pierre Ansay, philosophe, propagandiste par l’écrit

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Elégant et chaleureux, prévenant et modeste, Pierre Ansay est l’auteur, entre autres, de Nos devenirs spinozistes, fraternels et anarchistes (2014) dans lequel il manifestait un intérêt, une connaissance voire une réelle attraction pour le mouvement anarchiste. Fin 2019, il a publié, toujours aux éditions Couleur Livre, Le coeur de Spinoza, enquête passionnante sur le dépassement de la haine dans l’œuvre du philosophe auteur de L’éthique. Nous l’avons rencontré, à cette occasion : retour sur une conversation à bâtons rompus sur l’anarchisme, Gaston Lagaffe et Spinoza… Nous vous proposons l’entretien in extenso, en exclusivité pour le ML en ligne !

Notre rencontre se déroule dans le domicile belge de Pierre, à Ixelles. L’accueil est cordial, fraternel : “Tu sais que nous sommes à deux pas de la maison où a vécu Proudhon ?” En effet, l’auteur de “Qu’est-ce que la propriété ?” demeura quatre années sur le sol belge, durant son exil, de 1858 à 1862. Pierre Ansay partage aujourd’hui son temps entre la Belgique et les États-Unis, où son épouse enseigne. 

Christophe (groupe FA Ici et maintenant) : Pierre, qu’aimerais-tu que l’on apprenne à ton sujet ?
Pierre Ansay : Bon, c’est vrai que je n’en ai plus pour longtemps avant de passer l’arme à gauche ! Mais la question qu’on peut poser, même dans mon cas, moi qui suis un joueur de deuxième, ou troisième division par rapport à des grands noms, peut-être que c’est celle-ci : chez des gens qui font un petit travail philosophique, il faut aller chercher ce qui fait nœud chez eux. Qu’est-ce qui les fait crier, qu’est-ce qui les fait s’indigner ? J’ai vécu moi-même, sans faire de victimisation, des choses difficiles. J’ai fait mes humanités en dix ans (correspond aux six années de collège et lycée), les curés m’ont cassé, ils m’ont abîmé. Plus tard, j’ai vu les dominations, la manière dont les gens sont humiliés, offensés. C’est comme ça que ça a commencé. Y compris en ce qui concerne une réflexion sur moi-même, en prenant conscience que moi aussi, parfois, j’avais participé à des processus de domination. Par rapport aux trois grands mots de la révolution française - liberté, égalité, fraternité -, c’est l’infraternité qui a été la question qui m’a le plus travaillé, qui m’a retenu le plus. Le fait que les femmes et les hommes ne sont pas frères. Il y a des gardiens de camps et des incarcérés. C’est ce qui va engendrer l’indignation haineuse de Dostoievski dans Les carnets du sous-sol, et la question que je me pose, moi qui suis en fin de vie : comment faire la paix avec ces espèces de haine ? Un élément de réponse, qui est très présent dans ce que j’ai lu de l’anarchisme, par rapport au marxisme : c’est la fraternité qui existe entre les anarchistes. Ce sont des gens qui font attention aux dimensions de respect, de compassion et de soutien vis à vis de leurs camarades. J’ai participé à des groupes d’intellectuels de gauche, ici, à Bruxelles… C’est frappant de voir comment ces personnes dans leur vie concrète se comportent exactement comme ceux qu’ils dénoncent. Dans leur vie concrète, ce sont des néolibéraux qui maximisent leurs égos sans le moindre égard, ou très peu d’égards, pour ceux avec qui ils décrètent s’inscrire dans un projet commun ; ça m’a très fort frappé… Des gens qui viennent à une réunion avec leur voiture un soir tard alors qu’il fait -3° et qui ne proposent à personne de faire un petit bout de chemin. Qui se comportent les uns envers les autres comme des rivaux, agressifs. Humiliants. “Nous devons nous rendre dignes du monde que nous voulons créer”, comme disait Friedmann, un sociologue français (si je me souviens bien !) Donc dans nos manières d’agir, nous devons ressembler aux relations sociales qui devraient s’instituer là où nous posons notre idéal. C’est aussi quelque chose que j’ai retenu de l’anarchisme. Que les gens construisent leur monde à partir de ce qu’ils vivent, là où ils sont et non pas dans une espèce d’utopie… Utopie qui a quand même pour partie renforcé le bras des génocidaires, des staliniens, des léninistes et des trotskistes. C’est cela que j’ai lu dans les propos écrits par les anarchistes du 19ème siècle, Français, Américains, etc.

Je suis né à Herbeumont, un petit village situé à une vingtaine de kilomètres de Charleville-Mézière. Un village un peu curieux où on trouvait trois ardoisières, des cafés ouvriers, une cellule du PC, et un lieu de villégiature fréquenté par la bonne bourgeoisie juive d’Anvers qui avait là des maisons de vacances, c’est là qu’habitait le ministre Pierlot. On y trouve aussi une des résidences de la famille royale de Belgique, à Ciergnon. C’est un petit village un  peu spécial par cette conjonction de gens d’horizons divers. Ce qui a été mon destin… c’est à la fois que… Ma mère était institutrice et venait d’une famille paysanne. Elle nous a poussé, mon frère, ma sœur et moi, - c’était la rationalisation des petites entreprises agricoles, qui doivent céder le pas à la rationalité entrepreneuriale, et qui va donc engendrer un immense exode rural, dont j’ai été un bouchon dansant sur les flots. Ma mère nous a donc poussé, mon père est mort quand j’étais très jeune, vers des professions intellectuelles. On est un peu des produits d’une série de déterminismes sociaux dont on avait très peu conscience. Voilà pour l’origine. Après, c’est une adolescence de cancre ! Mais aussi en partie abîmée car détruite par les curés. Mais je n’ai pas fait l’objet de manipulations touche touche culotte. J’ai quand même fait mes humanités en dix ans, j’ai redoublé quatre fois, j’ai été dans six collèges différents… J’étais rétif, récalcitrant… 

CDM : L’homme résistant (1996), La ville des solidarités (2000), Nouveaux penseurs de la gauche américaine (2010), Nos devenirs spinoziens, fraternels et anarchistes (2014)... Au regard de ces titres d’ouvrages dont tu es l’auteur, est-ce que tu te considères comme un philosophe engagé ?

PA : Ce qui est vraiment engagé c’est ma maison d’édition : Pierre Bertrand et les éditions Couleurs livres. Alors l’engagement… C’est une belle question, je trouve. Parce que - ici on se questionne autour de l’anarchisme - rien n’est plus éloigné de l’anarchisme que le penseur dans sa tour d’ivoire, que le théoricien qui dit le sens à la place des autres. Et je pense bien m’en être soigneusement gardé en m’inscrivant dans la lignée des anciennes Éditions Vie Ouvrière, qui sont devenues Couleur Livres, qui étaient originellement les éditions du mouvement ouvrier chrétien, qui s’en est émancipé (du pilier chrétien) et donc où se trouve une dimension d’éducation permanente et de ce que j’appelle la démocratie cognitive. Alors oui, je pense que c’est en s’engageant pour se faire les passeurs, les pédagogues, surtout en Belgique, en donnant une approche philosophique puisque nous n’avons pas comme en France un bac philo, que les éditions Couleur Livres jouent un rôle vraiment important dans le fait de fournir des outils de connaissance supposés aider les gens à se désasservir, à conférer par eux-mêmes un sens à leurs pratiques. Il y a un transfert de capital symbolique (je fais référence à Bourdieu) à travers des pratiques comme celle de diffuser pédagogiquement toute une série d’idées, de propositions de sens. En ce sens là, je me sens engagé, oui. J’ai longtemps collaboré (moins à présent) à la revue Politique et à la Revue Nouvelle en écrivant de temps en temps des articles, en faisant connaître des philosophes, des sociologues, des intellectuels qui sont inconnus en Belgique, Axel Honneth par exemple. Je me suis efforcé d’être un relais, un passeur pédagogique.
J’ai été impliqué dans la vie sociale, comme président du MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien) de Bruxelles pendant 2 ans. Disons que mon ADN, c’est quelque chose de moins connu en France, c’est la gauche chrétienne. C’est de là que je viens. Je suis devenu un “homme de gauche” également à travers les problématiques tiers-mondistes. C’est comme ça que des gens de ma génération ont connu des situations internationales qui ont pu être importantes (guerre du Viêt Nam). 68, pour moi c’est beaucoup plus les chars à Prague que mai 68. J’étais un jeune membre du parti communiste. L’engagement militant, oui, mais très vite par l’écriture. J’ai écrit surtout des articles, oh plus de 300 ! Je pense que j’ai été un militant de l’écrit, par l’écrit essentiellement.




CDM : Dans ton ouvrage Nos devenirs spinoziens, fraternels et anarchistes (2014), tu écris que [la pensée anarchiste] "persiste aujourd’hui selon diverses modalités qui vont des communautés alternatives, à des cellules insérées dans les usines et relayées par l’hebdomadaire Le Monde libertaire". Cela dénote à tout le moins un intérêt, voire une sympathie pour le mouvement anarchiste. Jusqu’à quel point ?
PA : Je pense que la fécondité du mouvement anarchiste est beaucoup plus importante que la taille réduite de ses effectifs. C’est très important de souligner cela. L’anarchisme doit être le taon, comme disait Socrate, qui vient piquer le bœuf musqué qu’est la gauche. Dès Proudhon par rapport à Marx, mais aussi avec Bakounine, Simone Weil, Rosa Luxembourg : ce sont des gens qui ont prophétisé que le marxisme allait virer vers des formes de totalitarisme parmi les plus abjectes. Je pense que dans la gauche bien pensante bruxelloise, les crimes du communisme restent un des enjeux qu’on pousse en dessous du tapis et dont on ne veut rien dire. Il faut aussi garder l’esprit critique à l’égard de la rhétorique de Raoul Hedebouw [président du PTB (Parti du Travail de Belgique, parti marxiste]. La rhétorique de Raoul Hedebouw présente toujours son mouvement comme le sauveur suprême. Ce qui est intéressant - et il y a des choses intéressantes et des choses positives aussi par ailleurs -, c’est qu’on retrouve une rhétorique de l’enfer dont le PTB est le sauveur. La société actuelle n’est qu’une somme d’injustices, n’est que ceci n’est que cela, dont “nous, nous sommes les sauveurs.” C’est un discours profondément religieux. Dans lequel le PTB s’institue comme le monopoleur des biens de salut. Sans faire appel à toute une série de réalités positives, prodigieuses qui se passent, notamment dans la jeunesse, autant à Bruxelles qu’en Wallonie, qu’en Flandre, et qu’en région germanophone, où il y a des gens qui se retroussent les manches et qui font des choses extraordinaires, et qui font que la société change à partir d’elle-même et non pas à partir d’un discours salvateur tenu par un leader charismatique. C’est la sensibilité anarchiste. Et il est dommage que des pratiques anarchistes aussi répandues soient un anarchisme sans bannière. Qu’il n’y ait pas suffisamment de reconnaissance du capital symbolique que tout le courant anarchiste a pu transmettre aux générations qui suivent. Il y a quand même des trésors de réflexions, de critiques, de pratiques innovantes, aussi des trésors vis à vis des catastrophes dans lesquelles le mouvement anarchistes s’est impliqué, dans les excès qui ont entraîné la décrédibilisation de certaines personnes violentes, au tournant du 20ème siècle liée à la propagande par le fait. Dans l’attention portée à la chimie. L’anarchisme est un gisement de capital symbolique, de capacité d’instaurer du sens dans des pratiques libératrices qui est totalement sous connu et sous exploité. 

CDM : Tu es l’auteur de deux livres consacrés à des héros de bande-dessinée (Lucky Luke, Gaston Lagaffe). Tu te rattaches au courant de la “pop philosophie” ?
PA : Pop philosophie, c’est une notion qui vient de Deleuze. Deux choses. Il y a des gisements de philosophie qui ne sont pas thématisés comme tels dans un certain nombre de pratiques artistiques. Certains artistes instillent de facto dans leur pratique des critiques sociales extrêmement acérées, pleines de sens. Par rapport à ces deux bande-dessinée, ce qui est important pour moi, c’est une espèce de triangulation au centre de laquelle mon écriture va s’inscrire : d’une part mon expérience de vie personnelle, d’autre part des pratiques artistiques, et le troisième point, ce sont des propositions philosophiques. Il est clair pour moi que Gaston Lagaffe renvoie à mes plus de 30 années de travailleur administratif, dans des conditions de domination et de direction ; ça renvoie à toute une réflexion sur la question de la domination : qu’est ce que ça veut dire être dominé ? C’est une question qu’on retrouve autant chez des anthropologues anarchistes comme David Graeber, que chez des philosophes comme Deleuze, Foucault, Spinoza : une réflexion sur la servitude. J’ai connu dans ma vie administrative, professionnelle, des situations de Gaston Lagaffe…



Des gens qui poétisaient leur monde dans des univers de dominés, dans des univers hiérarchisés. Dans lesquels le désir du maître était le désir maître. C’est ce qui lie de manière un peu paradoxale la philosophie spinozienne et l’anarchisme. Alors pourquoi est-ce paradoxal ? Parce que Spinoza, en politique, est le théoricien d’un état vigoureux, qui se méfie comme de la peste de la foule, du vulgaire de ce qu’il appelle à d’autres moments “la multitude”. Il y a la fameuse phrase : la foule est terrible quand elle est sans crainte. 
Je récapitule : l’expérience personnelle, d’une part, et les pratiques artistiques, d’autre part (ça peut être aussi bien à travers les photographies d’une amie, Patrizia, assorties de légendes poétiques, qu’avec Van Gogh), pour déboucher sur des propositions philosophiques : à un moment l’art a la capacité de nous livrer l’essentiel à travers des événements concrets, alors que la philosophie va procéder avec des concepts, par des outils de portée beaucoup plus générale. Lucky Luke et Gaston Lagaffe sont, à leur manière et de façon différente, de grands professeurs de philosophie. Lucky Luke, c’est un justicier, comme Spider Man ou Captain Marvel. Le justicier, c’est quelque chose de typiquement américain. Dans le meilleur des cas, c’est ce qu’arrive à faire Lucky Luke : refaire de la paix là où il n’y a pas d’état, là où il n’y a pas de loi. Là où ce qui aurait pu s’apparenter à une communauté anarchisante, vire à des pratiques de lynchage ou à des vendettas. Des pratiques comme Joss Jamon [Lucky Luke contre Joss Jamon, Morris et Goscinny, éd. Dupuis, 1958], où ce sont des mafias qui font la non-loi ! C’est une question difficile, gênante pour la théorie (même si ce n’est pas le mot qui convient) anarchiste : sous certaines conditions, est ce que des collectifs humains ne virent pas, comme dans le livre Sa majesté des mouches de William Golding ou Les naufragés du Batavia de Simon Leys, aux pires choses, au fait que des dictateurs, des pervers narcissiques prennent le contrôle d’un petit groupe social. Et dans Lucky Luke effectivement, il y a la tentative d’instaurer la justice par des pratiques de justicier. Des pratiques de justicier, quand il n’y pas de médiation légale. Ce n’est pas le cas au Canada !



Les Dalton dans le blizzard (Morris et Goscinny, éd. Dupuis, 1963) est un livre extraordinaire de philosophie politique ! Parce qu’on voit les Dalton faire la loi dans les saloons, puis ils vont s’égarer dans le blizzard et, sans le savoir, ils passent la frontière et se retrouvent au Canada. Ils vont arriver dans un saloon où le caporal Pendergast, de la police montée, fait appliquer la loi comme si elle allait de soi. Les Dalton ont le sifflet coupé parce qu’ils passent d’un monde de justicier à un monde de justice ! Il y a une fécondité incroyable dans le monde artistique. Cette fécondité parle immédiatement à la sensibilité des gens, dans certaines circonstances, et parfois elle leur parle médiatement quand elle est confrontée à la propre expérience des gens, là où les sciences humaines (Bourdieu, Foucault) tiennent des discours, des concepts plus généraux. La philosophie et les sciences humaines sont plus générales et les artistes sont plus généreux !... Ils payent de leur personne, dans certains cas, ils se sacrifient. Les artistes sont plus dans le concret, ils sont plus proches des gens que les philosophes. Oui, ces deux bandes-dessinées sont très riches. Il y en a d’autres ! Par exemple, mon éditeur me demande d’écrire sur Largo Winch et les nouvelles formes du capitalisme. Les bandes-dessinées constituent des ressources incroyables pour amener des jeunes à des questionnements philosophiques, ou encore par le biais de leur culture cinématographique, sportive, etc. On est avec des gens qui vivent des situations de domination, qui n’ont pas de capital symbolique à leur disposition pour l’exprimer - voire le conscientiser ! - et à qui on doit en refiler. Et ceci fait écho au thème de l’école et de la pédagogie - thème qui revient avec insistance dans l’histoire du mouvement anarchiste : une réflexion sur le processus de transmission des richesses symboliques, d’une génération à une autre, et donc sur le phénomène scolaire. Ovide Decroly, Coopérative anarchiste Paideia en Espagne, où il y a des manières bien organisées d’assurer la transmission du capital symbolique.

CDM : Spinoza est très présent dans ta bibliographie. C’est un philosophe qui compte beaucoup pour toi...
PA :
Quand on essaye d’organiser la mise en regard de Spinoza avec l’anarchisme, cela peut sembler déboucher sur une impasse. Spinoza est un théoricien de l’État. Mais pas de n’importe quel État. Un État vigoureux. Un État d’abord fondamentalement anticlérical. Spinoza n’était sans doute pas antireligieux. Mais il estime absolument nécessaire dans les circonstances dans lesquelles il a vécu - on peut se poser la question aujourd’hui : est-ce qu’un État n’est pas le seul rempart par rapport à des croyances totalitaires, qui peuvent investir le monde ? Et dont on a vu, avec Isis/Daesh, les formes les plus révulsives. Est ce qu’on ne peut pas étendre le propos à d’autres doctrines, comme le léninisme, dont le soubassement est une espèce de credo religieux dans lequel l’histoire serait prévisible ? Elle passerait par des stades que seuls connaissent les initiés, qui sont les dépositaires d’un savoir mystérieux sur l’histoire, concentré dans le parti communiste, qui est le guide des peuples. Donc par un détour, il y a peut être une première convergence. Le rempart contre le cléricalisme, c’est un État vigoureux. Le deuxième point de rapport, c’est que Spinoza, comme les anarchistes, vise à la fin de l’État, comme c’est le cas, si l’on veut être tout à fait honnête, avec le premier Marx, peut être même avec Lénine dans L’État et la révolution. Il y a comme une eschatologie dans les trois grands courants qui ont lutté contre le capital durant le 19ème siècle - socialisme, anarchisme, communisme -, une aspiration à une société sans État. Je pense que pour Spinoza, une société juste est une société sans État. C’est une société dans laquelle, par une pédagogie bien pensée, les hommes deviennent raisonnables. Et quand les hommes vivent selon la raison, ils n’ont plus besoin d’État. On pourrait mettre cela en parallèle avec Blaise Pascal : si les hommes s’aiment, par le fait qu’ils sont naturellement grands (par la compassion fraternel avec les autres, en quoi Pascal oppose grandeur naturelle et grandeur d’établissement - c’est-à-dire la noblesse, la richesse, etc.). On aurait alors un duo Pascal et Spinoza : le second insistant sur la dimension de la raison et le premier, sur la dimension de l’amour. Si les êtres humains vivent d’amour et de raison, ils n’ont plus besoin d’État. A cet égard, la réflexion spinozienne rejoint par ce cheminement une intuition fondamentale de l’anarchisme. C’est que les sociétés réussies sont celles où il y a peu ou pas d’État. Je conviens que le détour soit un peu tordu en apparence !




CDM : Dans Le coeur de Spinoza, ton dernier ouvrage (éd. Couleur Livres, 2019), tu sembles accorder un place importante aux troisième et quatrième livres de L’éthique. C’est la que se trouve le coeur de la pensée spinozienne ?
PA :
Effectivement ! Spinoza est réputé un auteur inabordable. Les premières pages du Traité de la Réforme de l’Entendement (sur la crise existentielle de Spinoza), c’est tout à fait compréhensible pour le bachelier, le citoyen. Les premières pages du Traité Théologico-politique, sur la superstition, sont tout à fait abordables. “Bien entendu, le grand secret du régime monarchique et son intérêt vital consistent à tromper les hommes, en travestissant du nom de religion la crainte, dont on veut les tenir en bride ; de sorte qu’ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et pensent non s’avilir, mais s’honorer au plus haut point lorsqu’ils répandent leur sang et sacrifient leur vie, pour appuyer les bravades d’un seul individu.”, les premières pages du Traité Politique, tout ça sont des écrits qui rendent Spinoza tout à fait accessible. 
Le 3ème et le 4ème livre de L’éthique, c’est un peu comme si on allait chez un banquier du capital symbolique, mais un banquier généreux. Et qui dit : “Ecoutez, je vous ouvre mes coffres ! Prenez ce que vous voulez !” Il faut cesser de se laisser hypnotiser par la méthode géométrique qui voudrait nous renvoyer vers les premiers livres, il faut prendre les propositions comme ça, telles qu’elles viennent. Qu’est-ce qu’elles viennent nous proposer comme sens, ces propositions là ? Ceci : que la sagesse, c’est un cheminement. Y compris au sens de la marche. Le sage est un marcheur ! On ne devient pas sage du jour au lendemain, on emprunte des chemins. Et Spinoza va nous proposer des chemins de sagesse pour tout le monde, même si cela n’exclut pas un risque d’élitisme chez lui : le fait que l’on va devenir sage par le fait de comprendre sans cesse davantage le monde. C’est le salut par la compréhension. Et avec la compréhension, vont venir des trucs comme la générosité ou la vaillance. Spinoza fait signe vers un cheminement où nous comprenons les autres et nous même comme étant produit par des chaînes de circonstances. Les armes ne se vainquent pas par les armes mais par l’amour et la générosité. On trouve toute une série de propositions très concrètes : “La vertu de l’homme libre se révèle également grande à décliner les dangers qu’à vouloir en triompher” Rien ne sert de vouloir faire le David de foire devant un immense Goliath qui va nous écraser ! “L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. ” C’est la puissance des devenirs, c’est une philosophie de la vie ! C’est rempli de petits trucs très concrets !
CDM : En lisant ton dernier ouvrage, on a le sentiment que la haine est toujours mauvaise. Mais la révolte, les luttes sociales, la colère devant l’injustice… est-ce que la haine n’est pas aussi un moteur ?
PA :
Je voudrais commencer par une anecdote de George Orwell. Durant la guerre d’Espagne, il a été blessé deux fois. Il était très grand, il a été blessé une première fois à la gorge parce que sa tête dépassait dans une tranchée et une deuxième fois parce que des staliniens voulaient sa peau, ils voulaient le fusiller. Il raconte dans ses Souvenirs de Catalogne qu’à un moment donné, dans la tranchée d’en face, il a vu un soldat franquiste qui courait et qui a perdu son pantalon. Et il s’est dit “Mais cet homme, c’est un frère ! De quel droit vais-je le tuer ?” Deux réflexions : à des moments, on est acculé au combat. Spinoza dit que s’il faut conduire quelqu’un au gibet, parce qu’on a pas le choix, faisons-le, mais faisons-le sans haine. Que ce soit pour le condamné, pour adoucir ses derniers moments, mais aussi pour nous mêmes. Car la haine, c’est un affect qui nous fait nous tromper. Chez Spinoza, il y a un élitisme éthique du [salut par le] comprendre. On arrive à l’amour par le comprendre. A un moment l’indignation, la haine, est un moteur de la lutte, il ne faut pas se le cacher. Mais je pense qu’on doit dépasser cette dimension là parce qu’on vaincra mieux les autres en les comprenant mieux. En les comprenant mieux, on voit qu’ils sont produits par une chaîne de circonstances - les crapules sont produites comme les saucisses, par des chaînes de production ! Et plus on comprend les circonstances de production de nos adversaires, ce qui suppose de mettre en suspens une certaine forme de haine, plus on peut être sûr de les vaincre. “Qui veut venger ses offenses par une Haine réciproque, vit assurément misérable. Qui, au contraire, cherche à combattre victorieusement la Haine par l’Amour, combat certes dans la joie et la sécurité, résiste aussi facilement à plusieurs qu’à un seul et a besoin moins que personne du secours de la fortune.” (Ethique, IV, prop. 46, scolie) En fait, c’est un questionnement qui nous est adressé, il n’y a pas de réponse en soi. Est-ce que par moment il ne convient pas de se laisser porter par un affect haineux tout en le maintenant à distance ? L’indignation est un moteur de l’action. Il y a une part de l’indignation qui relève de la haine, mais je pense qu’elle doit être dépassée. Mais c’est clair qu’il y a un moment haineux dans l’action [révolutionnaire] pour fonder une société améliorée.
Tenter le dialogue plutôt que le mépris, ce qui pose, en Belgique, la question des “cordons sanitaires” avec les partis nationalistes, xénophobes, et qui implique par ailleurs un grand mépris de leur électorat, un refus de prendre en compte leur mal-être… Cela dit, en faisant des cordons sanitaires, on se décerne à bon compte une médaille de vertu. Je pense que certains à gauche seraient bien malaisés dans leur tête s’il n’existait pas des fachos, car ils trouvent trop les raisons de leur action non pas dans leur générosité intérieure mais dans  la dénonciation de l’ennemi extérieur ! Je suis persuadé aussi que parmi les gilets jaunes, il y a principalement des gens qui n’ont rien à voir avec l’extrême droite, ce sont des gens qui sont le dos au mur, ils en ont ras le bol tellement ils sont coincés. Ils font irruption là où l’académie politique ne les attend pas. 

CDM : Est-ce que pour Spinoza, il ne convient pas de répondre à un affect par un autre affect ?
PA :
Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde mais les affects. C’est une proposition absolument capitale pour qui veut travailler dans la conflictualité sociale. Il y a un cheminement au delà des affects, mais c’est par les affects que les gens bougent. 

CDM : Pierre, ton écriture est constitutive de ton travail, semble-t-il. Elle est en rupture, d’après moi, avec une forme un peu compassée, académique, de l’expression philosophique. Tu parles également de ton statut transclasse. C’est une option délibérée de ta part de privilégier un ton plus familier, parfois même assez vigoureux ? 
PA :
C’est volontaire. Le transclasse, cette question renvoie à mon propre devenir, qui vient d’un milieu assez modeste et qui suis devenu un adulte dans un monde de bourgeois d’extrême gauche. Oui, ça m’a très fort marqué. J’en ai gardé l’idée qu’il convient de partager la connaissance, de transmettre le capital pédagogique, en puisant dans son expérience de vie. Et puis j’ai eu la chance - ou la malchance - d’avoir vécu une vie “olé olé”, très bouleversée et bouleversante ! Et d’avoir eu beaucoup d’expériences différentes. J’ai eu un trésor d’existence. Ce en quoi je n’ai aucun mérite, ce sont les circonstances qui se sont produites comme ça. Par exemple le fait d’avoir été à la fois un chef et un sous chef, et un commandé aussi ; des circonstances où j’ai été en position de dominant et d’autres en position de dominé. J’ai vécu l’émasculation systématique du désir humain au sein des administrations socialistes. Être un fonctionnaire, à certains moments, c’est être coupé de ses désirs. 
J’ai beaucoup de respect pour les disciplines universitaires, la philosophie y fait figure de science. Moi, ce n’est pas ça ! C’est le fait de confronter le savoir philosophique à des expériences de vie, à des pratiques artistiques. Certains grands philosophes ont été de grands artistes. Cela leur permet de parler aux affects. De détenir la capacité, dans leur imprégnation existentielle, de nous faire passer plus de choses que les philosophes, quantitativement. Prenons un exemple... Hegel fait paraître la Phénoménologie de l’Esprit : 300 exemplaires publiés, y en a 150 qui partent au pilon… Au même moment, Goethe publie Werther et en vend des millions d’exemplaires ! Il y a de quoi se poser des questions, quand même !... La richesse philosophique ne vaut que par sa transmission. Il y a des choses superbes dans la philosophie, qui rejoignent des cheminements artistiques, mais qui doivent percoler. Et moi dans mon cheminement, c’est ce que j’ai essayé de faire, au carrefour de cette triangulation dont j’ai parlé plus haut. J’essaye d’être dans le concret. D’ailleurs, mon prochain livre s’appellera “Adieu à la cigarette”... 

PAR : Christophe
Groupe "Ici et Maintenant" Belgique
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