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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 5 août 2019

La brodeuse

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Un jour, je suis entrée dans un atelier de broderie au Vietnam. J’avais un petit carré de vacances au-dessus du doigt et le spectacle de brodeuses alignées devant leur tapisserie, rendues immobiles par leur tâche, patientes et inaudibles, m’a chagriné. D’autant que je jouais le rôle d’une touriste, d’une voyeuse pour des marchandises que j’achèterai plus tard sans me soucier du labeur ni du temps poisseux qui s’écoulait des mains des brodeuses, si réfléchies, si absorbées par leur travail qu’on pouvait se demander si ce n’était pas l’ouvrage lui-même qui faisait office de tentacule araignée en les dévorant impertinemment. Métamorphose cruelle de la jeune brodeuse au profit d’œuvres très chères destinées aux touristes. Disparition de leur jeunesse vers la toile pour fabriquer un tableau qui dès lors qu’il serait achevé, lui échapperait et gagnerait une contrée inconnue. J’aurai cousu des mots à même la chair pour crier. J’étais ligotée par une vision affreuse. Des fleuves se déversaient sur la toile, noyaient les mains, ce qui n’empêchait pas les doigts de continuer à obéir, à tisser inlassablement, irrévocablement, suspendus à une sentence incroyable : « Travailler pour vivre ou mourir ».
Je touchais du temps refroidi, engourdi, un paysage froid. Cette sensation que les travailleuses dont je faisais partie, fabriquaient leur propre prison, était insupportable.
Mais nous ne sommes pas libres hurlaient les murs bannis par d’affreuses coulures de sang.
Mes mots n’étaient pas convaincants. J’aurai pu jeter sur la table mes propres viscères. J’étais gelée. Je voyais devant moi un bouquet de fleurs fanées et je m’imaginai sur une estrade offrir un bouquet de fleurs sculpturales et fanées à tous les nominés des meilleures poésies. Rien à dire, rien à dire, j’ai hurlé que je ne voulais pas de littérature bien conservée, je la voulais en haillons la littérature, pour respirer, rire, libre au milieu de ses trous. Puisque la tapisserie m’avait sucé le sang, à mon tour je baverai sur elle, pour trouver de la beauté à une fleur fanée qui n’a vécu que pour être respirée. Bonjour odeur de pisse, de sueur, j’hallucine, voici un mot du dictionnaire jaillissant comme une puce sur le lit d’un livre ouvert exprimant la folie d’être ce que la chair écume.

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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