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par Florence • le 1 août 2026
LIBRE PROPOS: Bernard Clavel vu par Michel Ragon en 1975
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Le Franc-Comtois Bernard Clavel naquit en 1923 à Lons-le-Saulnier, d’un père boulanger, ”ouvrier costaud, gymnaste émérite” (p.36) et d’une mère fleuriste. Il fut l’un des rares écrivains anciens travailleurs manuels. Mort à 87 ans en 2010 à Chambéry, en Savoie, Clavel avait 57 ans quand parut sa biographie que Michel Ragon lui consacra en 1975 chez Séghers.
Clavel était célèbre depuis la parution en 1968 de son roman Les Fruits de l’hiver, qui lui valut le prix Goncourt de littérature à l’âge de 45 ans. Il s’en est réjoui sans chercher à paraître et a pu acheter une maison à Château-Chalon. Sa célébrité lui a permis de rentrer dans toutes les chaumières, d’être lu et compris par tout le monde, surtout par qui a vécu, au travail, la peine, la sueur et le sang.
Ses histoires devaient très peu à l’imagination ; autobiographiques, elles sont bien en deçà de la réalité tant il a subi au travail les injures et l’ironie : apprenti pâtissier, il fut très maltraité. L’adolescent insouciant et fugueur fut également plongé dans les drames de la guerre.
Il était un écrivain ruraliste et prolétarien, populaire et provincial. Pour lui, l’une des recettes du roman populaire était de raconter une histoire en créant des passages inoubliables. Le Jura de son enfance l’a immergé dans l’univers du bois qu’il célèbre. Souvenir des énormes bûches des camions forestiers.
Clavel affectionnait la nature et les objets du quotidien, la matière et l’outil : la pâte et le pétrin ; la terre et la charrue ; le bois et la varlope ; la peinture et le pinceau ; le papier et la plume. Il écrivait pour les personnes sensibles à “la belle ouvrage” (p.15) et à l’amour du métier manuel malgré ses servitudes. L’artisan est le dernier ouvrier libre, même si le petit patron, paternaliste avec l’apprenti, peut être pire qu’un grand patron.
“Il est aussi stupide de refuser d’admettre certains bienfaits du machinisme que de s’illusionner sur un progressisme qui pourrait bien être aussi une des formes les plus insidieuses de l’aliénation moderne. Et le succès de Clavel vient sans doute encore de ce que la classe ouvrière est moins facile à berner et que le progressisme dont on lui rabat les oreilles lui paraît une moderne carotte dont elle refuse d’être l’âne éternel.” (p.19)
Clavel était un grand sportif, il aime vaincre (p.20), depuis l’adolescence passionné de boxe qu’il pratiquait, ainsi que l’haltérophilie, le judo et les sports nautiques. Fait rare dans la littérature française, le prolétaire boxeur amateur devient boxeur de fête foraine. Ragon pense à Jack London.
Ragon pointe que “les muscles se retrouvent dans tous les romans de Clavel” (p.21). Les personnages [masculins] sont musclés. Ragon, qui note l’admiration du muscle chez Clavel, a sélectionné des passages de “l’éloge du muscle” (p.111) dans L’Hercule sur la place (1966). Clavel dut dans une période particulièrement noire, gagner sa vie comme « baron » de baraques foraines. (C’est lui qui attrapait le gant du défi). (p.21)
Clavel était un militant. Il défendait l’agriculture biologique en s’opposant aux pesticides. Il s’investissait pour la reconnaissance de la chiropractie* pratique tolérée en France et qui l’a guéri (p.34/5).
Il était surtout un pacifiste intégral qui luttait contre la peine de mort et en faveur des objecteurs de conscience. Il vint en aide aux réfugiés du Bengladesh et au secours des enfants victimes des guerres et de la faim. Son roman L’Espagnol était le drame du travailleur immigré.
Clavel considérait que pour les fils du peuple, l’armée – surtout la coloniale – apparaissait comme l’évasion d’une vie sans espoir et comme une sécurité matérielle. Même si la mort est partout, “c’est un grand amour de la vie qu’exprime l’œuvre de Bernard Clavel, un amour de la terre, du métier, des outils, des muscles” (p.73).
Pour le regard actuel, les textes purement journalistiques militants vieillissent. Le contexte est oublié même si les situations de fond perdurent. De nouveaux massacres supplantent et enfouissent les précédents. À l’inverse, la fiction porte au delà du temps le message sous-jacent qui n’est pas figé dans une époque révolue.
La plume et la matière
En 1949, naissance du troisième fils de Clavel. Il écrivit un premier roman en autodidacte qu’il détruira plus tard. Afin de ne pas disperser ses forces, il abandonna à regret la peinture et la sculpture, dont il aimait l’aspect manuel et artisanal. Le papier et la plume ne pouvant remplacer la trituration de la matière, ni l’odeur de l’huile mélangée aux pigments. “Écrire n’est qu’une activité intellectuelle” (p.47). Bien que soutenu par sa femme, il se considérait comme un peintre raté. Puis il dessina pour son plaisir, sans rien montrer.
Clavel écrivain croqua de “nombreux portraits de femmes soumises et plus ou moins maltraitées” (p.48). Si la fille de la campagne est pervertie par la ville, la fille perdue se régénère au contact de la nature. En 1962, un article de L’Express remarquait que les romans du travail sont inhabituels et que Clavel “écrit de façon passionnante des choses vraies sur des gens qui ne lisent pas”. Or, c’est une erreur bourgeoise car de nombreux prolétaires lisent. D’ailleurs est-ce que tous les bourgeois lisent ?
Et la littérature pour les jeunes?
En 1967, il entama une œuvre à destination de la jeunesse, fait rare à l’époque de la part des grands écrivains. Il voulait raconter aux enfants une histoire afin que celle-ci leur apprenne à aimer un métier, à respecter la nature. Dans Victoire au Mans (1968), un homme découvre “un métier, une amitié née de l’effort, des joies, des angoisses et des espoirs partagés.” (p.68)
En 1974, il déclara dans École ouverte qu’écrire pour les enfants est le plus périlleux : il s’agit de rechercher sa propre enfance et de retrouver ses propres sources d’émerveillement.
“Il est faux et dangereux de prétendre que seule la violence attire les enfants. C’est là une invention de faibles", écrit Clavel, alors que “l’enfant accueille volontiers les héros plein de bonté, qu’il aime que triomphent l’amitié, le bon sens, la justice.” Il appartient à l’adulte de faire que la part de violence enfantine “soit un jour submergée par l’amour”. (p.68)
Apprendre l’amour du métier, le respect de la nature et des animaux est aussi, pour les enfants, une façon de “détourner leur violence naturelle sur la camaraderie virile du sport”. (p.69)
Relecture un demi-siècle plus tard
La présentation de Bernard Clavel par Michel Ragon est dense. Il a choisi 18 nouvelles regroupées en 7 thèmes illustrant son propos : Le travail, Présence des objets, Éloge du muscle, La guerre et la faim, Le pacifisme, Le militant, Le métier d’écrivain. Il a commenté la production de Clavel à un temps T de sa vie (52 ans). Depuis, l’œuvre de Clavel a évolué et s’est enrichie grandement. Il lui restait 35 ans à vivre, 28 années d’écriture. Souvenons-nous que Clavel vécut à une époque très machiste. Il était le fils de son temps. Il est un peu oublié au début de ce deuxième quart du XXIe siècle où s’installe le totalitarisme numérique : quand l’humain perd la main-forte autant sur l’environnement (la nature chère à Clavel) que sur la ravageuse toute puissance technologique (l’évolution de la “machine”). Replacer au grand jour l’artisan Clavel est salutaire, sans omettre sa féconde production pour les enfants. Parmi ses nombreux contes, L’Arbre qui chante célèbre le bois que l’artisan transfigure en violon. Cet album m’a émue, moi la petite-fille d’un menuisier-ébéniste.
J’y reviendrai dans un article consacré aux albums de Clavel pour la jeunesse dont la plupart sont postérieurs à 1975.
Ces remarques sont celles d’une femme à l’aune de 2026, frappée, voire rebutée, par l’admiration de la musculature masculine dont la description dans L’Hercule de foire me semble proche d’un désir homosexuel refoulé. La pratique sportive intensive de Clavel lui a probablement causé des fortes douleurs, d’où son intérêt pour la chiropractie après (explique Ragon) l’échec des traitements par différents médecins. Entre la virilité costaude et la femme maltraitée, j’ai pensé au film de Fellini, La strada, avec Giuletta Massina.
Cette fascination pour le muscle, qu’avait déjà repérée Ragon, doit être relue avec un recul critique cinquante ans plus tard, quand l’extrême violence du courant masculiniste décomplexé refait surface, sans vergogne ni limite, dans tous les milieux sociaux, les classes prolétariennes, moyennes ou grand-bourgeoises.
Florence, Radio Libertaire 89.4
“Des cailloux dans l’engrenage, l’enfance poil à gratter” 3e mercredi du mois 14h-16h
émission hybride du 5e mercredi 14h-16h : le 29 juillet 2026 : Clavel pour tous les âges
“Flemmardise et rêveil mots, ne trouble pas ma sieste”, émission de littérature, 1er mercredi 14h-16h
“Compositrices, unE classique, oui merci” 1er mercredi 12h30-14h
site internet : http://cailloux-radio-libertaire.org/
* La chiropractie est une technique manipulatoire – à l’origine s’appuyant sur le vitalisme – non reconnue en France, visant à soulager les troubles musculo-squelettiques, particulièrement de la colonne vertébrale et du bassin, (souvent dus à une pratique physique intensive chez les sportifs ou parfois aussi chez les musiciens professionnels).
PAR : Florence
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