Chroniques du temps réel > Tous ces visages qui disent « ouf »
Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 25 mai 2020

Tous ces visages qui disent « ouf »

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=4840




Tous ces visages qui disent « ouf » lorsqu’ils s’avisent de circuler à poil dans la jungle de la rue, j’en fais partie. Et c’est plutôt comique de les voir dodeliner de la tête en croisant les regards furtifs de leurs congénères qui exhibent sans complexe leurs masques jetables ou d’autres plus coquets en tissu décoratif.

Ouf, ouf, ouf, je les guette tous ces visages virtuels, inattendus, voire extraordinaires parce qu’ils font irruption dans la foule des silhouettes masquées et qu’ils savent bien qu’ils dérogent à la règle en osant se montrer. Le montré-je ou ne le montré-je pas ? Quoi donc mon visage ou mon sésame, ce masque passe-partout ? Désormais, ce masque colifichet - est-il si indispensable dans la rue - il est de plus en plus fréquent de le voir pendouiller à la main ou autour du cou comme ces lunettes que l’on arbore qu’en cas de nécessité suprême.

Que je l’avoue, me voilà frustrée d’une forêt d’histoires qui me sautaient au visage dans la rue. Ce bonheur plein de pouvoir regarder quelqu’un en face, soudain je prends conscience combien il me manque. Parce qu’en vérité, ce ne sont pas les visages connus qui peuvent m’interpeller mais bien les inconnus susceptibles de m’impressionner comme lorsqu’enfant je croyais voir des monstres autour de moi. J’ai mis tant de temps à maîtriser cette sensation, cette peur de l’autre, ou plutôt cet étonnement que je découvre désormais chez autrui.

J’exagère sans doute, j’en conviens. On s’habitue, dit-on, à porter des masques surtout pour la bonne cause. Mais j’ai pas envie de m’habituer à ne cerner que des silhouettes. Je regardais les gens naturellement et je m’aperçois que je ne suis pas naturelle.

Sous leurs masques, on croirait que les regards sautent, se figent ou sont sur le qui-vive, tels des insectes prêts à se fondre dans leurs terriers.

J’exagère, réduite à ma plus simple expression comme les autres. Tout le monde s’en fout de ce style d’état d’âme, il y a plus grave, la crise, le chômage, le covid 19, le dérangement climatique, les catastrophes à venir, tout cela va occuper nos esprits pendant des lustres…

Reste l’émotion, qu’y puis-je. Derrière tous ces masques, je le subodore, il y a des cœurs qui battent, des individus qui louchent, qui se demandent s’ils doivent vraiment s’habituer au bénéfice de cette cachette providentielle de leur identité.

Hier, la petite vieille bonne femme que je suis a fait tomber son sac dans le train, tout a roulé par terre et personne n’a bronché, personne ne l’a aidée à ramasser son butin.

Pourtant au sortir du train, un homme a remarqué combien la petite vieille était embarrassée avec sa valise trop lourde et lui a proposé de l’aider.
L’homme était sans masque, il avait l’apparence d’un employé de la Sncf mais il était plus que ça, il m’est apparu imposant, il l’était physiquement, de toute sa stature il m’a émue, je venais de rencontrer un humain !

Paris, le 25 Mai 2020

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
SES ARTICLES RÉCENTS :
10e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
9e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Mais ne dîtes pas n’importe quoi !
8e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Fourmi humaine
Sans visage
7e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
6e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
5e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
COVID 19 encore et encore
4e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
En relisant Baudelaire
3e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Suite des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Qui se cache derrière son masque ?
CAMUS
Avoir ou ne pas avoir le coronavirus
Confidence de femme
Brigadier !
Le brigadier prend le Tramway, correspondance à Mouette
Et revoilà le brigadier !
L’essence d’un individu c’est son intimité
Le brigadier est de retour...
Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde
Et pendant ce temps Simone veille
Poètes ? Deux papiers...
A voir, deux spectacles au féminin
deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins
du théâtre en ce début d’année : Saigon / Paris Aller Simple
aux vagues d’un poète
Spectacles de résistance à découvrir au théâtre
SPECTACLES AU FEMININ A LA MANUFACTURE DES ABBESSES
Nouveaux coups paisibles du brigadier : BERLIN 33
Au théâtre : POINTS DE NON-RETOUR. QUAIS DE SEINE
théâtre : l’analphabète
Au théâtre "Change me"
c’est encore du théâtre : Killing robots
Théâtre : QUAIS DE SEINE
théâtre : Et là-haut les oiseaux
Théâtre : TANT QU’IL Y AURA DES COQUELICOTS...
théâtre : l’ingénu de Voltaire
théâtre : Les témoins
Théâtre : un sac de billes
théâtre : Pour un oui ou pour un non
Les coups paisibles du brigadier. Chroniques théâtrales de septembre 2019
Au bord du trottoir
Histoire d’un poète
au poète orgueilleux
La brodeuse
Dans quel monde vivons-nous ?
Portrait d’hybride
Tout va bien
La lutte
Page 57
théâtre : Sang négrier
Théâtre : CROCODILES -L’HISTOIRE VRAIE D’UN JEUNE EN EXIL
Théâtre : Europa (Esperanza)
Théâtre : Léo et Lui
théâtre : THIAROYE - POINT DE NON RETOUR
"Pas pleurer"
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler