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Les articles du ML papier
par Monica Jornet (Non Una di Meno Napoli - Groupe Errico Malatesta - FAI - Napoli) le 20 mars 2018

Pas une de mooins un an avant. De Rome à Bologne, « L’heure a sonné, il faut lutter » *

NON UNA DI MENO - PAS UNE DE MOINS - Un an avant

Article extrait du « Monde libertaire » n° 1791 de janvier 2018
Dans les assemblées de Non Una Di Meno (équivalent italien de Ni Una Menos) vers les 26 et 27 novembre 2016 à Rome, on a immédiatement pensé au lendemain du 25 novembre. La Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes ne devait pas être une ligne d’arrivée mais bien notre point de départ. La renaissance du féminisme a été vécue avec enthousiasme durant ce parcours puis a trouvé sa confirmation dans l’immense succès de la manifestation nationale du 26 novembre (1) : une « marée » de femmes dont les voix se sont fait entendre malgré la censure des médias.

Des milliers de femmes sont descendues dans la rue et ont défilé avec fierté à travers Rome pour revendiquer l’autonomisation, des centaines d’entre elles ont participé aux tables thématiques de travail du 27 visant à établir un Plan féministe contre la violence masculine. Pour beaucoup il s’agissait de leur première manifestation féministe : être ensemble parce que femmes car discriminées en tant que femmes. Dans le cortège, chemin faisant, nous nous sommes confiées les unes aux autres : parcours douloureux, harcèlement sexuel et discriminations au travail, dépendance et contrôle à la maison, sexisme, stalking, chantage, tant de fatigue, tant de résignation forcée, tant de frustrations, tant de violences.

Drapeaux et slogans institutionnels, politiques et syndicaux avaient été bannis, par conséquent les banderoles diffusaient les mots d’ordre décidés dans les assemblées locales de Non Una Di Meno. Unies au-delà de toute différence idéologique ou de de classe sociale, nous nous écoutions, nous nous parlions, nous nous donnions des conseils. Partage de rage et de rêves et, dans le même temps, une explosion de joie, de libération de la parole, de sororité.

Les initiatives citoyennes se sont multipliées. Dans le quartier populaire de la Sanità, à Naples, j’ai participé le 28 novembre à une lecture publique devant une boutique : les commerçants avaient apposé sur leur vitrine une affichette en souvenir des femmes victimes de féminicide pendant l’année en cours. Chaque participant au flashmob contre le féminicide lisait à haute voix en pleine rue le nom d’une femme tuée, avec la date et les circonstances de son assassinat par un homme.

Les assemblées de la coordination Non Una Di Meno ont préparé la seconde étape, c’est-à-dire les journées des 4 et 5 février à Bologne en vue de la grève internationale des femmes. Les tables thématiques de travail qui s’étaient constituées à Rome ont poursuivi leurs travaux via mailing list, pour synthétiser le travail déjà accompli et faire d’autres propositions mais aussi pour définir les revendications et les diverses modalités d’action à proposer à Bologne pour le 8 mars. A Naples, nous nous sommes préparées pour cette seconde étape en tenant de nombreuses assemblées.

Je ne crois pas pouvoir ajouter, dans les pages d’Umanità Nova, une contribution utile sur le plan de l’information au compte rendu fait par Non Una Di Meno pour la table « travail et protection sociale » à laquelle j’ai participé à Bologne. Cela n’apporterait pas grand-chose de plus non plus d’appuyer le compte rendu de notre compagne de la FAI présente à Bologne pour dire que je partage et que je suis tout à fait d’accord. Je partagerai donc avec vous mes pensées critiques tandis que j’écoutais les interventions, sans pour autant diminuer en rien la portée historique de l’assemblée des 4 et 5 février à Bologne, en formant le vœu que ce soit que le premier pas vers l’autonomisation des femmes. Je signe 8 fois pour le 8 mars, de toute évidence la priorité est au succès de la grève des femmes, faire sentir notre volonté commune et immense de refuser d’être les victimes du système patriarcal capitaliste.

Nous ne devons pas souligner nos différences, disais-je, mais il ne s’agit pas non plus de les taire. L’ urgence de l’ordre du jour à Bologne était de définir 8 points pour le 8 mars. Le revenu d’autonomisation en ferait certainement partie, il avait d’abord été une proposition puis un slogan pour devenir finalement un mot d’ordre. Cependant la méthode ne m’a pas plu. Il y avait des participantes à l’assemblée contre ce revenu d’autonomisation et elles n’ont pas pu s’exprimer complètement et librement au motif qu’elles étaient minoritaires… Il est clair qu’il fallait aller de l’avant : même dans les communautés de l’Aragon en 36-39, qui réalisèrent le « rêve égalitaire », si quelqu’un n’était pas d’accord et la décision était vitale pour la communauté, on l’adoptait quand même : après un débat cependant. Nous, anarchistes, ne défendons pas la majorité mais le commun accord.





Je me rends compte également que deux générations s’opposent : l’une qui, même exploitée, au chômage, endettée, croulant sous les charges, rôles et responsabilités de famille, est intégrée dans le monde du travail et, l’autre, au contraire, qui s’est retrouvée dehors. D’un côté, je comprends les femmes de ma génération (et d’autant plus à Naples où « joindre les deux bouts » est la préoccupation numéro un, où les enfants sont contraints de changer de ville ou de pays après de longues études pour démarrer leur vie indépendante) : elles ne parviennent pas à comprendre que l’on demande un revenu d’autonomisation pour les femmes, il faut absolument demander du travail.

De l’autre, je comprends aussi les femmes de 20 ou 30 ans qui demandent ce revenu et disent ne pas avoir cette aspiration maximale de travailler qui était la nôtre (elles ne l’ont parfois pas même un minimum) et qui cherchent souvent un mode de production et de consommation alternatif. Elles rentrent tard sur le marché du travail, sans espoir de bénéficier un jour d’une retraite, avec un poste de travail précaire ou bien un contrat minimum à exigences au maximum, un travail quasiment sans congés, sans horaires, sous-payé et avec des heures supplémentaires gratuites, etc. Je ne suis pas d’accord (et j’ai eu là-dessus une discussion avec une ouvrière communiste de Milan) pour dire que c’est une génération paresseuse et égoïste, de nombreux jeunes généreux de leur temps, engagés dans les centres sociaux, en sont la démonstration, mais sans doute ne sont-ils plus présents, et c’est heureux, dans les partis et syndicats traditionnels, pas plus qu’ils ne sont disposés à accepter sans broncher la servitude volontaire. Il s’agit là d’un refus du système, comme le dit bien le 4e point de l’appel à la grève, elles entendent « résister au chantage de la précarité » et n’acceptent pas que « chaque moment de notre vie soit employé à travailler ».


Nous, anarchistes, sommes pour la fin du salariat, nous sommes donc en mesure de comprendre certaines choses. J’ai également remarqué une certaine confusion entre revenu d’autonomisation pour les femmes (ou pour tous ?), revenu de citoyenneté (donc excluant les immigrés ?) et revenu minimum européen (universel). Bref, un problème de cette assemblée a été de lancer un mot d’ordre avant même de l’avoir bien défini et de lui avoir donné un contenu.
Je suis contre le revenu d’autonomisation pour les femmes. Cela me semble une contradiction, relever de l’assistanat et même de l’étatisme. Et puis d’après eux (État, région, municipalité), il n’y a pas d’argent, vous imaginez s’il y en aura pour nous, les femmes ! Il n’y en aura que si ça les arrange davantage que nous restions à la maison à repasser au lieu de créer des emplois. Le revenu d’autonomisation est une bonne chose, à mon sens, et il le faut, comme cela se passe en Espagne, pour une femme victime de violence n’ayant pas d’autonomie financière. Pour toutes les autres, je considère ce revenu d’autonomisation comme un piège du système. Nous devons dire que le travail domestique n’est pas le devoir, le rôle de la femme, nous ne voulons pas qu’il devienne en prime son travail salarié qui, de plus, ne serait rien d’autre qu’une allocation de femme au foyer. Autrement nous aurions renforcé la dépendance des femmes, tout le contraire de l’autonomisation. Les femmes doivent sortir de la maison, avoir leur place dans la société et, m’inspirant de Virginia Woolf, un travail à soi.





Rome. Bologne. Un peu marre d’entendre tous ces éloges à Zapatero, l’ex-président du gouvernement espagnol. La loi contre la violence de genre (2004) a été un grand pas en avant. Mais était-il besoin d’alourdir la peine quand la victime de la violence est une femme assassinée par un homme ? Étant donné que les victimes sont de toute façon à 95 % des femmes, peut-être pas ; attention à ne pas faire de la discrimination envers nous-mêmes, toute positive soit-elle. C’est pour cette raison que je pense qu’il faut toujours demander des droits universels même s’ils ciblent une situation de la femme. Seconde critique, la loi de Zapatero a désormais plus de dix ans, vous avez vu les statistiques ? Le féminicide n’a pas reculé, 57 femmes assassinées en 2005, la première année d’application de la loi, cela semblait être un tournant après les 71 victimes de 2005 mais ensuite 69 en 2006, 71 en 2007 et le funeste record de 76 en 2008 et 73 en 2010, et les chiffres ne varient pas sensiblement : 53 en 2016. Ne devons-nous pas nous demander pourquoi ?

Entre autres raisons, parce que l’éducation et la formation contre le machisme sont certes fondamentales mais vous pouvez aller parler dans les écoles tant que vous voudrez, faire des cours en entreprise, interdire la publicité machiste, vous féliciter de ce qu’il y a à présent plus de licenciées que de licenciés… Ce n’est pas juste une question de morale, ce qui nous amène toujours à débattre du bien et du mal, c’est une question de pouvoir ! Partout le pouvoir reste masculin et les relations de pouvoir sont celles du patriarcat. Donc, même s’il on convainc un maximum d’individus singuliers, on ne change fondamentalement jamais rien : le fait est qu’il ne convient pas d’embaucher une femme, que les femmes ne font pas carrière, que leur salaire est inférieur, qu’elles occupent moins de postes décisionnels et de responsabilité, que la féminisation d’un métier signifie qu’il est moins bien rémunéré. En revanche les échelons supérieurs des hiérarchies sont toujours occupés par les hommes.

Pour finir, le féminicide est la violence la plus extrême mais nous devons lutter contre toutes les violences, discriminations et conditionnements. Je voudrais en dénoncer une que l’on ne met pas suffisamment en avant : l’absence de liberté de circulation des femmes. Comment s’organiser pour ne pas être agressée ou volée ? Comment faire pour rentrer chez soi si on veut sortir le soir de façon autonome ? Nous sommes toujours là à devoir tout évaluer et à prendre en compte le risque que comporte la liberté que nous osons prendre pour vivre pleinement.

[note]

(Traduction Monica Jornet - Groupe Gaston Couté - FA et Errico Malatesta - FAI - Napoli)
PAR : Monica Jornet (Non Una di Meno Napoli - Groupe Errico Malatesta - FAI - Napoli)
Article paru dans « Umanità Nova » du 5 mars 2017, « Spécial 8 mars »
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