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par Aurélien Roulland le 4 février 2019

La voix des femmes c’est 5% !

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Article extrait du Monde libertaire n°1802 de janvier 2019
La voz de la mujer, en français la voix de la femme, c’est le titre du premier journal anarcha-féministe qui parut en 1896 sous l’impulsion de Virginia Bolten, et revendiquait « Ni dios, ni patrón, ni marido », tu l’auras compris, ni dieux, ni patrons, ni maris. La voix des femmes, c’est aussi, cet amer constat que peut objectivement faire près de 130 années plus tard toute personne ayant de près ou de loin fréquenté le mouvement anarchiste, que c’est ce qui est encore aujourd’hui le plus dénigré.

« 5 % »


5%, c’est ce chiffre que j’ai l’autre jour entendu de la bouche d’une compagnonne dont je ne me rappelle hélas plus le nom et qui dans une émission de France culture rappelait je crois à la mémoire Germaine Berton, cette fameuse anarchiste qui se fit connaître en dégainant son révolver, envoyant Marius Plateau, le secrétaire d’alors de la Ligue d’Action française, rejoindre ses ancêtres, le 22 janvier 1923.



Ces 5% correspondent au ratio de femmes dans le Maitron des Anarchistes, qui comme tu le sais, est un dictionnaire encyclopédique recensant les militants anarchistes de la création du mouvement au XIXème siècle à nos jours.

Devant un chiffre si catastrophique, peut-être serait-il important de s’interroger à la lumière de Bakounine qui rappelait que l’on ne peut être totalement libre que lorsque tous les êtres humains hommes et femmes sont libres également, pourquoi encore aujourd’hui, les femmes sont si peu nombreuses parmi nous ?

Pour répondre à cette question, et ce qui fera taire tous ceux qui se disculpent en affirmant que certes les femmes ne sont chez nous pas nombreuses mais qu’ « on ne les empêche pas de venir », il suffit simplement de tendre l’oreille vers les principales intéressées. Et loin des clichés angéliques sur l’anarchiste révolutionnaire, on apprend très vite – pour qui veut bien écouter – que la prise de paroles est fort compliquée pour une femme dans un groupe d’hommes, qu’elle y est souvent infantilisée ou carrément ignorée. Pire, on apprend aussi que les violences faites aux femmes qui gangrènent notre société ont contaminé tout aussi bien notre mouvement qui par essence devrait pourtant véhiculer des rapports respectueux entre tous les individus quels qu’ils soient. Et même si, bien sûr, cela ne veut pas dire que les actes intolérables d’une poignée d’individus représentent l’ensemble, on en parle pour autant pas moins de violence physique et morale, comme de harcèlements y compris sexuels, et même de viols.

Par ailleurs, comme le rappelait très bien Francis Dupui-Déri lors de son passage à l’émission Sortir du Capitalisme sur Radio Libertaire, il existe un « anarcho-sexisme » historique dans le mouvement anarchiste, intimement lié au mouvement ouvrier. Où, à l’image de Proudhon et de son Pornographe, et de tant d’autres, la représentation magnifiée de l’anarchiste est une figure viriliste de l’homme pauvre et en lutte contre le Pouvoir. Ainsi, se réclamant opprimés, nombre d’hommes anarchistes ne comprennent pas que par leur statut privilégié, ils puissent être oppresseurs à leur tour. Pour nombre d’entre eux, le féminisme, par essence, est une question bourgeoise. Ignorant totalement les figures anarchistes féministes qui elles aussi étaient à l’origine du mouvement ouvrier, comme l’anarchiste suisse Margarethe Faas Haardeger qui publia de 1907 à 1908 son journal anarcho-syndicaliste nommé comme il se devait L’Exploitée, ou l’anarchiste américaine Rose Pesotta qui fut vice-présidente de l’International Ladies’ Garment Workers Union, et tant d’autres encore...

Alors certes, les anarchistes n’empêchent pas les femmes d’entrer dans le mouvement, mais la lecture de ce qui s’y passe nous montre que c’est bien plus insidieux que cela, et peut-être devrions-nous nous poser la question si nous leur donnons tout simplement envie de venir ? Car là est la vrai question, comment, sincèrement, devant un si triste constat, pourrions-nous donner envie aux femmes de s’intéresser et de s’impliquer dans un mouvement qui aussi libertaire qu’il puisse se revendiquer, perpétue des schémas patriarcaux, et les blâmer quand elles recherchent des groupes anarchistes de non mixité ? Comme dirait ma mère « comme on fait son lit on se couche... »

Il me semble, par ailleurs, que la réponse même du manque de femme dans le mouvement anarchiste est à aller chercher dans cet adage infantilisant que souvent lancent les compagnons pour rappeler que les femmes ont toute leur place, à savoir qu’ «elles représentent la moitié de l’humanité». Mais on ne s’intéresse pas à des militants pour leur sexe ou ce qu’il représente numériquement, mais bel et bien pour leurs idées. Or, pour qu’ils connaissent ces idées, faudrait-il déjà qu’ils s’y intéressent. Et là encore, un petit tour dans n’importe laquelle librairie anarchiste, ou chez n’importe quel éditeur libertaire pour constater tristement que là encore les publications faites par des femmes libertaires sont cruellement en infériorité numérique. On ne compte plus les ouvrages sur Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Malatesta, Durruti, et d’une ribambelle de ces grands noms de l’Anarchie qui depuis trop longtemps ont éclipsé leurs compagnes. Qui se souvient encore de Marie Huot, pourtant végane avant l’heure, à qui l’on doit l’expression de « la grève des ventres », et la première à se déclarer publiquement, lors d’une conférence, en faveur d’une limitation drastique des naissances, ou de Nelly Roussel, première femme en France à se déclarer publiquement pour la contraception dès 1902 ?



On se rappelle plus du triumvirat Louise Michel, Emma Goldman, Voltairine de Cleyre, que de leurs écrits. Et quand écrits publiés il y a, ils passent pour la plupart inaperçus comme l’excellentissime He-Yin Zhen, cette anarcha-féministe chinoise dont la traduction des textes vient d’être récemment publiée aux Editions de l’Asymétrie, et dont les écrits radicaux raviront tous les anarchistes sincèrement désireux de démonter briques par briques le Pouvoir jusque dans ses moindres détails. Un tel ouvrage est une mine d’or. Car elles sont bien peu, les publications consacrées aux femmes libertaires. Comme ils sont bien peu, les anarchistes aujourd’hui ayant consacré une bonne partie de leurs recherches à faire revivre ces femmes fantastiques. J’en compte à ma connaissance véritablement que trois. Ce sont évidemment des femmes. La militante de la Fédération anarchiste, Hélène Hernandez, la suissesse et gestionnaire du Centre International de Recherche sur L’Anarchisme (CIRA) de Lausanne, Mariane Enckel, et l’américaine Kathy E. Ferguson, professeure en sciences politiques et en études féministes de l’Université de Hawaii à Manoa.

Pourtant, qui veut délaisser pour un temps les ouvrages écrits par des hommes et s’intéresser à ce qu’on produit les femmes en matière de réflexion libertaire, découvre un anarchisme féminin des plus intéressants. À l’heure des 100 années à commémorer « les lâches » - ainsi que les appelait l’inoubliable May Picqueray – partis assassiner leurs frères à la guerre de 14, on découvrira par exemple que sans omettre le nom de Louis Lecoin dit « le p’tit Louis », ce sont certainement les femmes libertaires qui s’impliquèrent avec le plus de ferveur dans les mouvements anarchistes pacifistes et antimilitaristes, refusant de voir les enfants sortis de leur ventre aller servir de « pain au canard » sur les champs de bataille de la Grande Boucherie, à l’image de Gabrielle Petit ou de Julia Bourtrand. La première ayant été arrêtée et incarcérée en 1907, pour avoir tenu des propos antimilitaristes lors d’une conférence et d’avoir incité des militaires à la désobéissance et au vol d’armes lors d’un voyage en train. Elle sera même accompagnée d’un gendarme ou d’un commissaire de police dans tous ses déplacements à sa sortie de prison, ayant été déclarée comme « personne dangereuse », ce qui ne l’empêchera pas de sillonner la France pour y donner des conférences libertaires, jusqu’à parfois au nombre de trois par jour. La seconde, l’une de mes préférées et que la presse catholique appelait « la poupée du diable », collaboratrice au journal de la première « La Femme Affranchie », pour avoir donné refuge à cette dernière et avoir participé à la campagne contre la guerre de la CGT, subira une mesure disciplinaire de déplacement, avant d’être envoyée dans un camps et d’être carrément révoquée de l’Enseignement quelques années plus tard pour son antimilitarisme.

A la lumière des lectures des biographies de ces femmes fantastiques et de ce qu’elles ont produit de réflexions libertaires, et parce qu’elles sont « les esclaves des esclaves », on observe que l’anarchisme conjugué au féminin est un anarchisme moins théorisé et désirant s’imposer comme l’anarchisme masculin mais plus pratique et profondément encré dans la lutte. Dignes héritières de ces révolutionnaires qui marchèrent sur Versailles pour réclamer du pain à la Révolution dès 1788, ou qui se révoltèrent en Russie pour les même raisons en 1907 et dont l’on oublie trop souvent qu’ils étaient majoritairement composés de femmes. Les femmes libertaires, quand elles arrachent aux hommes la place qui leur est due, sont pour la plupart de brillantes et convaincantes propagandistes. Qui, mieux que les féministes anarchistes a su dépecer les rouages du Pouvoir, par essence patriarcal ? Qui mieux que ces admirables féministes anarchistes aujourd’hui tombées dans l’oubli le plus opaque, se sont dévoyées pour le combat libertaire, allant jusqu’à en payer le prix de leur liberté ou même de leur vie, n’en récoltant que rarement les fruits, et ce au mépris même de se retrouver un jour dans les livres d’histoire ? Qui mieux que ces femmes anarchistes, représente aujourd’hui, ce que c’est, véritablement, que d’être anarchiste. A l’image de ces mots venus de la bouche de François Bernard, au cours d’une séance du congrès de Chambéry de la FNSI [note] , les 16 et 17 aout 1912, et qu’il eut à l’attention de Julia Bertrand : « À la présidence, une figure étrange : Julia Bertrand. Ses cheveux courts qui tombent naturellement et frôlent à peine les épaules font un peu scandale, même pour les plus émancipés, tant ils contrastent violemment avec les chevelures opulentes de ses compagnes. On dirait un visage d’un autre temps. Passé ? Non. À venir. La physionomie, très douce, comme inspirée, est celle d’un apôtre. C’en est une en effet. Libertaire, elle s’applique à mettre ses actes en accord absolu avec ses paroles. Elle est secourable à tous, elle se prive du nécessaire pour soulager les souffrances qu’elle connaît ou devine, sans se demander si la détresse qui frappe à sa porte est accompagnée de la vertu. ».

Il n’est point ici question d’essentialiser la femme libertaire, tant il me paraît aussi pénible d’exécrer gratuitement que d’admirer béatement une personne ou un groupe de personne pour la même raison. Il s’agit simplement de rendre ici à César ce qui appartient à sa compagne dont plus personne ne se souvient le nom. Ce qui fait la qualité de ces femmes libertaires, elles ne le tiennent pas de leur essence féminine, mais de ce que la société patriarcale leur a imposé et contre laquelle elles ont été acculées à devoir lutter dix fois plus que leurs compagnons.

Pourtant, ces femmes, pour l’écrasante majorité d’entre elles, sont oubliées. Pour l’écrasante majorité d’entre elles, leur parole est encore raillée, ignorée. Elles ne représentent, parmi nous, que 5%. Or, qui osera nier aujourd’hui l’énorme apport des féministes radicales dans l’épanouissement des individus d’aujourd’hui ? L’amour libre ne concerne pas que les femmes, la contraception et l’avortement concernent aussi bien les hommes que les femmes, et la lutte contre le virilisme, ce mal de l’humanité, concerne tous les hommes ne répondant pas aux critères du modèle patriarcal de l’hétéro riche, grand, fort, valide, et toujours le premier dans tout ce qui l’entreprend, c’est à dire tous les hommes, sans distinction.

Et nous payons et faisons payer à la société cette injustice de l’inégalité homme-femme dans notre mouvement au prix fort. Partout, la société régresse. Partout, le nationalisme revient au galop. Partout, les conservateurs et les religieux les plus radicaux ont le vent en poupe. Et de fait, partout où les femmes anarchistes sont ignorées, parce qu’elles ont toujours été, sont encore, et seront toujours aux premières lignes contre tous les extrémistes qui n’ont eu de cesse depuis l’aube de l’humanité de nier leur existence, les humains plongent dans les ténèbres de l’obscurantisme.

Intéressons-nous aux femmes anarchistes, passées, présentes, et à venir. Écoutons-les, sincèrement. Apprenons à nous taire quand elles parlent. Evitons de toujours vouloir leur faire la leçon. L’intelligence libertaire n’est pas une question de genre, c’est une question de classe ! Alors luttons pour l’avènement d’une société réellement anarcha-féministe. Puisque visiblement, il y a urgence...
PAR : Aurélien Roulland
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