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par Christophe le 9 août 2019

La bataille de l’autogestion. - Ou : les associations progressistes face au paradigme hiérarchique

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Des échos de Belgique

article extrait du Monde libertaire n°1807 de juin 2019



Ce récit ne sera pas celui d’une grande lutte, mobilisant en nombre travailleurs et travailleuses, au nom d’enjeux qui pourraient modifier le cours même de l’existence dans la société d’hier ou d’aujourd’hui. Ce récit ne reviendra pas sur un de ces moments héroïques qui font l’histoire, ou mieux : l’épopée du mouvement anarchiste. Il s’agit simplement du récit d’une bataille bien modeste, dans une structure du secteur non-marchand, qui ne compte guère qu’une petite quinzaine de protagonistes. L’action se déroule en Belgique, en région wallonne, dans la partie francophone du pays. Nous avons voulu présenter cette petite histoire comme le laboratoire d’une expérimentation anarchiste, en ce qu’elle a mis au jour des rapports de force, liés à une domination de classe, mais aussi en ce qu’elle a contribué à une prise de conscience de travailleurs et travailleuses qui ignoraient peut-être jusqu’alors les possibles affinités qu’ils et elles pouvaient entretenir avec les pratiques anarchistes.

Pour tout dire, ce qu’on voudrait montrer ici, c’est que le secteur non-marchand, précisons en l’occurrence socioculturel, n’est pas exempt, comme on pourrait le supposer, de rapports de domination, de liens contractuels, puisque on y trouve de la valeur ajoutée et du salariat, ni plus ni moins, somme toute, que dans les secteurs marchands et de la production. En clair, ça se voit moins, parce que les relations avec la hiérarchie semblent, en apparence, plus cordiales, plus familières. Ces choses ont été entendues, dans l’association dont nous parlons ici : « On est une grande famille ! » Paternalisme, quand tu nous tiens… ! Le plus vexant, somme toute, c’est que cet exercice du pouvoir, sous des dehors bienveillants, tourne au complot de classe et devient le fait d’une catégorie de nantis de gauche, une élite culturelle qui, parallèlement à la confiscation d’un capital intellectuel, a pu engranger un capital économique les plaçant très loin de la nébuleuse populaire. Si bien qu’entre gens de cette catégorie, on se pousse, on se réserve les bonnes places, on s’arrange pour se les refiler entre copains, entre copines. Tout ça n’est pas nouveau. Mais on en parle si peu. « Mais non, voyons : dans ces associations progressistes, humanistes, de gauche, il n’y a pas de souffrance au travail, pas de mal-être, pas de vexations, pas de favoritisme courtisan, pas de passe-droits… » Allons, pas avec de l’argent public en plus ! …

Pourtant, au départ, l’association dont nous parlons semble bien sous tous rapports : association humaniste, progressiste, pionnière dans les années 70 sur les questions d’interruption volontaire de grossesse, de féminisme, d’accompagnement des personnes (dans le milieu carcéral, en maisons de repos et maisons de repos et de soins, dans le milieu hospitalier...) et, plus spécifiquement, sur la problématique de la séparation des religions et de l’état. On l’aura compris : cette association n’est pas anarchiste pour autant, puisqu’elle participe beaucoup plutôt de ce courant réformiste, institutionnel, tâchant de peser sur les décisions politiques, au niveau législatif, notamment par le plaidoyer et le lobbying. Ce qui n’empêche pas une certaine valorisation de la désobéissance civile, largement encouragée, à l’image du docteur Willy Peers, médecin namurois ayant pratiqué l’IVG illégalement dans les années 70, ce qui l’a conduit un temps derrière les barreaux. On sait que dans les années 80, des partenariats ont cependant vu le jour avec Alternative Libertaire (le journal belge publié par les éditions du 22-mars, ne pas confondre avec l’organisation française du même nom), ce qui s’explique par le partage des valeurs de la libre-pensée et, comme on l’a dit, d’une certaine militance progressiste. D’autre part, l’association dont il est question tire la majeure partie de ses rentrées financières de subsides de l’État, notamment par le biais de l’éducation permanente (pendant belge de l’éducation populaire). En son entier, le mouvement compte aujourd’hui environ 250 travailleuses et travailleurs sur le territoire de Wallonie-Bruxelles, répartis en différentes entités régionales de plus ou moins grande importance (de 15 à 50 personnes). Jusqu’ici, le tableau, sans offrir le portrait d’une Arcadie libertaire, n’en est pas moins celui d’un partenaire convenable, avec suffisamment d’affinités pour que le fait d’y travailler ne passe pas par une forme de compromission avec l’une ou l’autre forme d’institution oppressive.

Voilà pour la face visible. Malheureusement, l’envers des cartes révèle un tout autre type de réalité. Sans doute en raison d’une évolution, profondément inconsciente, des associations d’éducation permanente vers le paradigme néolibéral, le fonctionnement managérial se calque de plus en plus sur celui d’une entreprise. L’action syndicale expose dangereusement celles et ceux qui s’y adonnent (en quatre ans, pas moins de cinq départs de délégué.e.s syndicaux.les, suite à des pressions proches du harcèlement). Une sorte de commandement de rentabilité et d’efficacité se fait jour, progressivement. Les conseils d’administration s’avèrent phagocytés de manière croissante par des représentants du monde politique qui, bien qu’estampillés PS, semblent faire de la quête du pouvoir la finalité même de leur participation à l’orientation politique des associations. L’entité namuroise de ladite association ne fait pas exception à la règle.
Trois ans plus tôt, un premier putsch amène au poste de directeur-adjoint un individu, à l’issue d’une procédure dont le résultat s’est avéré, après coup, arrangé d’avance, sous les apparences de la régularité. Moyennant un chantage exercé sur la direction générale, cette personne a été placée, dans le but, d’une part, de dégager la direction régionale de l’époque, et d’autre part d’éjecter un certain nombre de travailleurs et travailleuses. En libérant des places, on ouvrait un boulevard pour faire occuper ces postes par des copains, des copines, ou des fils de, des filles de... Cet épisode aura marqué les esprits de la petite équipe (une quinzaine de personnes, comme on a dit plus haut), car assez rapidement, le nouveau directeur-adjoint a montré sa nature despotique de petit-chef, matinée d’un goût porté sur la courtisanerie et le favoritisme. La situation a duré moins d’un an. La direction, tant générale que régionale, a entendu les plaintes des travailleurs et des travailleuses en mal-être. Réponse : « On sait, mais on ne peut rien faire ! » Début 2017, l’équipe s’est mobilisée. Dans un premier temps, le syndicat nous a soutenus du bout des lèvres, mais le dossier, au final, s’est avéré solide. Devant témoins, le directeur-adjoint avait bousculé physiquement une travailleuse. En plus des autres témoignages (vexations, intimidations, menaces, ingérences dans la vie privée), et sur base de l’unanimité parfaite de l’équipe de travailleurs et travailleuses à propos du mal-être généralisé, l’individu a été remercié. Fin du premier épisode.
Et l’anarchie, dans tout ça, me direz-vous ? On y vient.

Sous le coup du traumatisme collectif, la décision a été prise de ne pas remplacer les postes intermédiaires de direction-adjointe et de coordination, du moins provisoirement et jusqu’à nouvel ordre. Nous nous sommes retrouvés avec un organigramme composé de la directrice de la régionale, au sommet, et d’une équipe de travailleurs et travailleuses amenée à gérer en autonomie la plupart des aspects habituellement dévolus aux n+1, comme on désigne affectueusement les supérieurs hiérarchiques dans les entreprises. Certes, on peut voir cela comme un surcroît de travail, une forme d’exploitation encore plus vicieuse puisque, sous couvert d’autonomie, les travailleurs et travailleuses se retrouvent en charge de tâches supplémentaires sans augmentation de salaire. Mais c’est peut-être le prix d’une certaine forme de liberté. Insidieusement, une idée s’est mise à germer et à circuler dans les rangs de cette équipe, avec des enthousiasmes, des réserves ou des réticences. Et puis soudain, le mot autogestion a fait son apparition. Le raisonnement a été le suivant : après tout, pourquoi continuer à favoriser le paradigme hiérarchique, alors qu’on voit que ça fonctionne sans chef ? Pourquoi vouloir à tout prix faire occuper des postes de coordination, de direction, adjointe ou non, alors que, sans s’y être préparés, les travailleurs et travailleuses sont parvenus à mettre en place une organisation – oh, encore bien imparfaite ! - fondée sur le consensus, la discussion, les intelligences collectives et la solidarité. Pour ma part, je vivais un rêve éveillé. Et pourquoi pas, après tout ? Et si nous montrions l’exemple et devenions une régionale pionnière en la matière ? La première régionale autogérée ? Mon anarchisme commençait depuis quelques années à devenir comme un vieux meuble qui prenait la poussière dans un coin, éloigné de toute pratique (en-dehors de l’action syndicale, bien verrouillée cependant, et des manifestations) et alimenté principalement par la lecture et par une connaissance très éloignée du mouvement zadiste. C’est à cette période que j’ai adhéré à la FA. Autour de moi, le bouillonnement était à son comble. On en parlait tout le temps, tant les enthousiastes que les réticents ! Et on disait : si on est entendus, on fera en sorte que chacune, chacun puisse faire part de ses craintes et on mettra en place ensemble des dispositifs pour empêcher les prises de pouvoir ou les relégations. On n’a pas de programme, proclamions-nous, le programme, il s’écrira en cours de réalisation, avec le concours de tout le monde. Même les plus sceptiques finissaient par se dire que l’aventure mériterait d’être tentée… C’est aussi à cette période que certains ont donné corps à une forme de sympathie anarchiste juvénile pour atteindre une forme de maturité militante. Il y a des tout jeunes collègues que j’ai vu se révéler des négociateurs redoutables. D’autres recoupaient les grands lignes de la pensée anarchiste et s’apercevaient, avec simplicité, que dans certaines de leurs activités professionnelles ou extra-professionnelles, c’était un type d’organisation qu’ils ou elles pratiquaient déjà, ou aspiraient à pratiquer. Dans le même temps, les discussions ont été entamées avec la direction, timidement puis avec plus de vigueur. Les plus résolus parmi nous allaient jusqu’à penser : la personne qui occupe le poste de direction va bientôt partir à la retraite, allons jusqu’au bout et proposons qu’elle ne soit pas remplacée non plus ! Mais alors, qu’on nous donne les moyens de pouvoir réaliser l’autogestion, qu’on nous donne l’opportunité de suivre les formations appropriées, qu’on nous permette d’y prendre le temps qu’il faudra ! Le rêve et les aspirations nous ont porté.e.s deux ans. La veille encore de ce qui semble constituer l’arrêt brutal de la bataille de l’autogestion, il avait semblé à quelques-uns parmi nous que la direction régionale elle-même commençait à prendre au sérieux notre revendication, moyennant un sauvetage des apparences, mais tout de même… ! L’un ou l’une d’entre nous « monterait » au poste de coordination mais garantirait un fonctionnement autogéré, basé sur les prises de décisions en consensus, mobilisant les intelligences collectives. C’était déjà mieux que rien ! …
Hélas, coup sur coup, à deux reprises au moins, en moins de deux mois, le dialogue social s’est interrompu et le pouvoir a pointé son museau, découvrant les dents de l’arbitraire sous la truffe du paternalisme. Depuis, on refait le compte de trois années de dysfonctionnement dans les relations entre direction et travailleurs, travailleuses. Relations qui n’ont fait que se dégrader, provoquant des situations devenues autant de causes de souffrance au travail. En appelant à revoir le mode de fonctionnement et en proposant une autre approche, pionnière, basée sur une forme d’autogestion, sans s’affranchir encore totalement du salariat, l’équipe a mis à jour un rapport de force. En dénonçant des procédés de copinage, de clientélisme et de favoritisme, un certain nombre se sont mis en danger. Ces critiques ont eu pour conséquence, au cours des deux années écoulées, mais avec une accélération du processus depuis deux mois, les décisions autoritaires, les restructurations arbitraires. Des travailleurs et travailleuses se voient retirer des tâches qui leur tenaient à cœur et dans lesquelles ils ou elles étaient compétents.es. Les possibilités d’évolution au sein de l’entreprise sont définitivement bloquées. L’iniquité de traitement devient une norme : aux un.e.s les demandes de formation sont refusées, aux autres, acceptées. Aux un.e.s le remboursement de frais de restauration en mission sont refusées, aux autres, acceptées. Aux un.e.s, les propositions de projet sont refusées, aux autres… C’est le retour des vexations, des intimidations et des menaces voilées.

Les entreprises du secteur associatif, sociocul, seraient-elles pour autant des entreprises à part, sans hiérarchie, sans lien de subordination, sans conflit ? Quelle blague ! Le fait de tutoyer sa direction ne vaut pas exception sociale, ne l’oublions pas. Qui aurait pu avoir la naïveté de penser que le « management à visage humain » serait exempt de relations sociales dégradées, de conflits d’intérêts, alors que, comme dans n’importe quelle entreprise engageant des hommes et des femmes, il y a bien une activité salariée, des liens de subordination, de la valeur ajoutée et des rapports contractuels. De ce paradigme hiérarchique, on aurait pu croire préservés des types de lieux affichant fièrement des valeurs humanistes, démocratiques, égalitaires. Alors que sournoisement, l’idéologie libérale a peu à peu contribué à évacuer le droit à la contradiction, à la nécessité de lutter contre les rapports de domination de classe et donc au conflit social.
Aujourd’hui, la bataille de l’autogestion semble bel et bien perdue. Avec beaucoup de modestie, le bastion des braves s’est retranché derrière une revendication bien plus modeste : celle d’obtenir une supervision collective. Cette demande, pour légitime qu’elle paraisse, reste encore en suspens, malgré l’urgence notifiée dans un courrier envoyé collectivement par l’ensemble de l’équipe des travailleurs et travailleuses. C’est la seule unanimité sur laquelle ont pu déboucher les discussions entre membres de l’équipe. On aurait préféré un arrêt de travail. Un gros. La grève, quoi. Mais beaucoup ont craint d’aller jusque là. Dommage. Peur de perdre son boulot, l’emprunt de la baraque, le deuxième gosse qui vient d’arriver… Maintenant les jeux sont faits. L’organigramme pyramidal se recompose. La hiérarchie se reconstruit petit à petit en allant chercher hommes et femmes liges, qui vont se dépêcher de nous faire croire, le sourire aux lèvres, qu’on est une grande famille et que tout va s’arranger. Pour peu que chacun, chacune rentre dans le rang.
PAR : Christophe
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