Du mitard à l'isolement

mis en ligne le 2 décembre 2010
1614EnvoleeKaoutar est une prisonnière parmi des milliers d’autres. Elle est incarcérée depuis l’automne 2007, d’abord à la maison d’arrêt (MAF) de Fleury-Mérogis d’où elle a été transférée assez rapidement pour la MAF de Versailles. Ses déboires pénitentiaires de ces derniers mois sont particulièrement révélateurs. Ils montrent clairement comment une prisonnière qui ne se laisse pas faire, qui tient à sa fierté, qui refuse certains mensonges, certaines compromissions et certains arrangements, finit par échouer dans un des services psychiatriques les plus durs, l’UMD (unité pour malades difficiles) de Villejuif, avec un traitement lourd. Ce sujet est loin d’être anodin : la justice enferme de plus en plus et de plus en plus longtemps. La dernière loi en date, celle dite de la rétention de sûreté, permet d’appliquer une perpétuité réelle aux prisonniers et prisonnières que l’« on » estime dangereux, même en fin de peine. Et c’est un conseil de psychiatres, de juges et de fonctionnaires de l’administration pénitentiaire qui prendra cette décision... Les UHSA (unités hospitalières spécialement aménagées), dont les premières viennent d’ouvrir, sont conçues pour incarcérer tous ceux que cette société fondamentalement malade désigne comme fous : à commencer par ceux qui ne plient pas, qui refusent les lois de ce monde, et qui n’ont qu’une idée en tête, retrouver la liberté avant de crever dans ces mouroirs.

Soumaya Chtourou
14, rue Anatole-France
92110 Clichy
email : soumaya_hfr@hotmail.com

À l’attention du responsable du service psychiatrique de l’hôpital Paul-Guiraud

Kaoutar Chtourou a été incarcérée pendant environ deux années à la maison d’arrêt des femmes de Versailles ; d’abord en détention provisoire, puis comme condamnée après son procès devant la cour d’assises d’Évry en mars 2010.
Après sa condamnation définitive à dix années de prison, elle a demandé à pouvoir être transférée dans un établissement pour peine (centrale ou centre de détention), afin de pouvoir bénéficier d’un encellulement individuel (ce qui est prescrit par le Code de procédure pénal) et de pouvoir à la fois purger la fin de sa peine et préparer sa sortie. La direction de Versailles lui répondait alors que son dossier de transfert avait été déposé et qu’elle devait juste attendre qu’un transfert permette de regrouper plusieurs départs de femmes condamnées, certainement pour la centrale de femmes de Rennes.
Kaoutar Chtourou a quasiment toujours travaillé en détention : pour subvenir à ses besoins et pour pouvoir payer ses parties civiles. Après son procès, en attendant son transfert, elle a demandé à pouvoir être seule en cellule ; comme un centre d’appels téléphoniques était en train d’être installé à la MAF et comme le directeur savait que Kaoutar avait une expérience professionnelle solide dans ce secteur – elle avait travaillé plus de dix ans chez SFR avant son incarcération –, il lui a demandé de venir travailler dans ce nouveau centre, quasiment pilote (Mme Alliot-Marie est venue l’inaugurer…) en lui faisant comprendre qu’elle pourrait ainsi plus facilement bénéficier d’une cellule individuelle. Kaoutar n’était pas opposée au fait de travailler en attendant son transfert mais après plusieurs jours de travail, elle a noté trop de dysfonctionnements dans ce travail et a préféré y mettre un terme. D’autre part, elle a tenu à informer M. Delarue, médiateur de la République, de problèmes graves qu’elle avait rencontrés à la maison d’arrêt de Versailles : elle y dénonçait surtout un fonctionnement très arbitraire fondé sur de multiples traitements de faveur. M. Delarue lui avait répondu en lui annonçant sa visite.
Après avoir quitté le centre d’appels, Kaoutar est allée en consultation chez la psychiatre qui lui a immédiatement fait un arrêt de travail de plusieurs jours et qui lui a recommandé le calme. En regagnant sa cellule, Kaoutar a découvert que la direction y avait placé une autre prisonnière : elle a refusé d’y entrer et a dit qu’elle préférait être placée au quartier disciplinaire (QD) en rappelant qu’elle avait besoin de ce « calme ». Le directeur et trois surveillants gradés (dont une femme) ont essayé alors de l’obliger à rentrer dans la cellule par la force en la soulevant de terre et en essayant de la jeter à l’intérieur. Kaoutar a résisté, s’est débattue et, pour exprimer sa colère, a lancé quelques insultes au directeur, le traitant surtout de « menteur » et de « magouilleur ». Elle a du coup été placée au QD. Deux jours plus tard, un lundi, la psychiatre, apprenant cela, a indiqué au directeur que l’état de Kaoutar était incompatible avec le QD, et qu’elle avait besoin d’être seule. Kaoutar a finalement été placée dans une cellule de six personnes où il y avait deux filles…
Lorsque Kaoutar est sortie pour aller en promenade, elle a été prise dans un traquenard : plusieurs prisonnières travaillant au service général l’attendaient dans un escalier pour la passer à tabac. Elle a été ainsi copieusement frappée à terre, à coups de pied dans le visage alors qu’elle venait d’être opérée de la mâchoire et que cela se savait. Elle a dû aller à l’hôpital où lui ont été prescrits plusieurs jours d’ITT.
Nous tenons à préciser que pendant tous ces événements, plusieurs personnes de sa famille et quelques proches rendaient visite au parloir à Kaoutar et qu’à aucun moment elle ne perdait sa conscience : on ressentait surtout une grande colère et une lassitude d’attendre toujours ce transfert promis.
Elle a finalement été transférée à la MAF de Fresnes le jeudi 8 juillet en fin d’après-midi. Sa famille et ses proches ont appelé plusieurs fois pour prendre de ses nouvelles, on leur répondait que tout allait bien. Le samedi 10 juillet, sa sœur aînée et un de ses amis sont allés au parloir : avant qu’ils entrent, un gradé les a prévenus qu’ils risquaient d’être choqués, que Kaoutar n’avait pas toute sa raison, qu’ils avaient été « obligés de la mettre à l’isolement par crainte d’une tentative de suicide », et qu’ils avaient demandé un placement en hôpital psychiatrique. Effectivement les deux visiteurs ont été très choqués de retrouver Kaoutar dans un état qui n’avait rien à voir avec celui qu’elle avait seulement quelques jours auparavant. Le gradé en poste ce jour, à une de leurs questions, affirmait qu’elle était arrivée de Versailles dans cet état.
Le lundi suivant, le même ami et une autre personne sont retournés au parloir : Kaoutar paraissait aller un peu mieux, elle était moins absente, moins incohérente. Le mardi matin elle était transférée à l’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud à Villejuif. Et de là, plus de nouvelles directes, aucun psychiatre ne répond à la famille, les infirmières essayant de faire le relais tout en avouant leur impuissance à dire vraiment ce qui arrive à Kaoutar : quels médicaments lui donne-t-on, à quel régime est-elle soumise… Bref, nous sommes plongés dans une grande inquiétude, d’autant plus que nous savons désormais que tout est le fruit d’une sorte d’acharnement qu’elle a subi à Versailles. Kaoutar nous avait dit, sans que nous y prêtions attention à ce moment-là, qu’à sa sortie du QD ordonnée par la psychiatre, le directeur lui avait lancé « Vous voulez jouer avec la psychiatrie, vous allez voir ». De plus, la directrice de la MAF de Fresnes a indiqué à la sœur aînée de Kaoutar qu’en fait son dossier pénitentiaire ne mentionnait aucune demande de transfert ni pour Rennes ni pour ailleurs : le directeur avait aussi fabriqué ce mensonge peut-être dans l’espoir qu’il réussirait à convaincre Kaoutar de continuer à travailler dans ce centre d’appels… jusqu’à la fin de sa peine.
Depuis presque une semaine, la famille ne parvient pas à avoir réellement des nouvelles de Kaoutar : malgré des appels téléphoniques incessants demandant de pouvoir s’entretenir avec le médecin psychiatre traitant de l’hôpital Paul-Guiraud, il est toujours répondu que celui-ci n’est pas encore arrivé, ou qu’il est indisponible ou qu’il est déjà parti… Les parloirs avec la famille sont refusés sans aucune explication autre que le refus du psychiatre et sans jamais pouvoir dire combien de temps cela va-t-il durer. Bien au contraire, à part les « elle va bien » quasi automatiques, les quelques nouvelles sont plus qu’alarmantes. Lorsque sa sœur aînée a demandé à lui parler au téléphone, il lui a été répondu que Kaoutar en était privée par mesure disciplinaire, elle aurait « agressé une infirmière ». Nous connaissons Kaoutar, elle a dû demander à pouvoir sortir de sa « chambre » où elle reste enfermée 24 heures/24 et se mettre en colère devant un refus non justifié. C’est un cercle vicieux : plus Kaoutar sera enfermée, moins elle en comprendra les raisons et plus elle s’y opposera : on connaît la suite et le rôle des médicaments administrés pour « calmer » toute véhémence. Jusqu’à quelle limite ?
L’urgence est que Kaoutar sorte de l’hôpital psychiatrique au plus vite, avant que les médicaments l’empêchent de retrouver consciemment ce calme dont elle a besoin.
La famille et les proches sont très inquiets : il est hors de question que Kaoutar vienne s’ajouter à la longue liste de « suicides » : aidés de l’avocate de Kaoutar, ils feront tout ce qu’il est possible pour sortir de cet engrenage quasi meurtrier.

Soumaya Chtourou
Pour la famille et les proches de Kaoutar Chtourou



Courrier adressé en copie à : Mme Alliot-Marie, garde des Sceaux ; Jean-Amédée Lathoud, directeur de l’administration pénitentiaire ; M. le directeur de la MAF de Versailles ; Mme le médecin psychiatre de la MAF de Versailles ; Mme la directrice de la MAF de Fresnes ; M. Jean-Marie Delarue, médiateur de la République ; Mme Alima Boumediene-Thiery, sénatrice ; Mme Florence Aubenas, présidente de l’Observatoire international des prisons ; Mme Catherine Charles, présidente de l’Association pour le respect des proches des personnes incarcérées (Arppi), M. Walter, président de l’Action des chrétiens pour l’abolition des tortures ; Mme Karine Bernes, présidente de Faites la lumière en détention (FLD) ; L’Envolée ; Ban public.



Si Kaoutar a pu se sortir de ce très mauvais pas, c’est grâce au soutien de sa famille et de ses amis. Elle a pu réintégrer la prison de Fresnes, retour qu’elle vit comme un énorme soulagement… La peste ou le choléra ? Quand on sait que Fresnes est certainement la maison d’arrêt la plus dure et la plus disciplinaire des prisons françaises, cela laisse imaginer ce qu’elle a pu vivre à l’hôpital psychiatrique de Villejuif. Pour information, elle a ensuite mis plus de trois mois à retrouver toutes ses facultés, y compris la simple possibilité de tenir un stylo…
Quand une personne est seule dans cette galère, que devient-elle ?
Elle crève.