El Libertario prend la parole

mis en ligne le 29 octobre 2009
Qui êtes-vous ?

El Libertario est un journal que nous avons créé en 1995. Nous essayons de le concevoir comme une source d’information et de soutien sur la théorie et les pratiques anarchistes en Amérique latine et dans le monde. Le journal s’inspire de l’idéal anti-autoritaire de l’anarchisme et du collectif d’édition d’El Libertario, groupe affinitaire libertaire.
En parallèle, nous essayons de participer au développement d’un mouvement libertaire dans notre pays. Aussi avons-nous choisi de tisser des liens avec différentes organisations sociales de masse et de soutenir leurs luttes. Certains d’entre nous développent un travail de réflexion théorique. Nous nous efforçons aussi de promouvoir une culture autogestionnaire, à travers des expositions et des débats ou encore en organisant le premier Salon du livre et de la vidéo libertaires, prévu en novembre 2009 à Caracas 1. Enfin, nous participons à des campagnes comme celle lancée l’an dernier à l’occasion des vingt ans du massacre d’El Amparo 2.

Quelle est la position d’El Libertario par rapport à la révolution bolivarienne ?

Nous pensons que ce qui arrive au Venezuela depuis 1999 résulte d’un pitoyable mélange de caudillisme éhonté et de capitalisme d’État avec pour base l’abondance des revenus pétroliers. Le gouvernement bolivarien ne représente pas une rupture, c’est une suite logique de la crise de la démocratie représentative au Venezuela et de son exploitation des ressources énergétiques. Il est vrai qu’on peut parler de « révolution » tant notre mode de vie s’est trouvé désarticulé à de nombreux niveaux. Mais le système en train de se construire n’annonce rien de bon pour les exploités et les opprimés. Les transformations auxquelles nous aspirons en tant qu’anarchistes suivent un chemin bien différent de celui qu’a pris ce « processus », qui après plus de dix ans se révèle excessivement autoritaire. Processus prompt aux alliances honteuses avec le capital transnational (entreprises mixtes qui contrôlent les réserves pétrolières du pays), bureaucratiquement inefficace, structurellement infecté par la corruption, avec des orientations, des personnages et des actes que nous ne pouvons absolument pas cautionner.
Nous dénonçons le rôle joué dans la globalisation économique par le Venezuela qui livre de manière sûre ses ressources énergétiques au marché mondial. Comme nul autre avant lui, ce gouvernement nationaliste et gauchisant s’est montré des plus efficaces pour faire accepter à la population sa soumission au commerce pétrolier mondial et une des répartitions des richesses les plus injustes du continent. Les questions sociales et environnementales liées aux effets de cette exploitation des hydrocarbures et minérais sont devenues taboues. Le régime a développé un appareil de propagande impressionnant pour vanter les prétendues largesses de sa politique sociale. Malgré des progrès ponctuels – une bonne occasion pour l’État de revendiquer une prétendue légitimité dans le monde entier –, la situation globale n’a vu aucune avancée significative. Pourtant, depuis dix ans, le gouvernement a perçu les revenus fiscaux et pétroliers les plus élevés de toute l’histoire du pays partis engraisser la « bolibourgeoisie ». Nous essayons de montrer tout cela dans notre publication, en citant les sources et les données mêmes du pouvoir officiel. Et pour illustrer l’aggravation de la crise chez les gens « d’en bas » nous rappelons que le Venezuela détient un des plus forts taux d’homicides du continent : 14 000 en 2008. Ceci reflète la désintégration de cette société qui aurait pu être inversée si on avait expérimenté un changement offrant de réels bénéfices pour la population.

Le chavisme appelle à l’unité progressiste pour faire face au putschisme de l’oligarchie et à l’impérialisme. Que se passera-t-il s’il se crée, à cette occasion, une alliance stratégique et plus tard, pourquoi pas, une révolution anarchiste ?

Pour les chavistes, les alliances stratégiques servent à prendre le contrôle de l’État, alors que nous cherchons plutôt à nous en débarasser. La défaite de ce que d’aucuns appellent la réaction et l’oligarchie (des termes qui sentent fort la propagande) ne servirait qu’à consolider le pouvoir des vainqueurs qui formeraient une nouvelle oligarchie, c’est la logique du pouvoir d’État. De plus, le projet chaviste n’est en rien une opposition au putschisme, car son ambition première a été de commettre un coup d’État militaire. Quant à la prétendue bataille contre l’impérialisme, il suffit de jeter un œil sur les politiques mises en œuvre dans les domaines du pétrole, des mines, de l’agriculture, de l’industrie, ou dans le domaine du travail, etc., pour s’apercevoir que le pouvoir en place est un laquais de l’Empire et non son ennemi.

Le gouvernement vénézuélien déclare qu’il a rendu possible une explosion du pouvoir populaire, grâce à l’implantation massive et le transfert de pouvoir aux conseils municipaux, aux organisations communautaires et horizontales de participation populaire. Les anarchistes soutiennent-ils ces structures de base ?

Le mode de fonctionnement des conseils municipaux montre que leur existence et leur capacité d’action dépendent de leur loyauté à l’égard de l’appareil gouvernemental. Ce dernier assure ses arrières en laissant au président la faculté juridique de donner ou non son aval aux dites organisations. Tout ceci n’est pas une nouveauté au Venezuela, où d’innombrables groupements de base (syndicats en tête) ont toujours ressemblé aux tramways, alimentés par le haut, au contraire. Certes, il existe des organisations « de bas en haut » dans les quartiers ouvriers, paysans, indigènes, écologistes, étudiants, culturels, etc. Selon nous, la soumission légale, fonctionnelle et financière des conseils communaux au pouvoir d’État est un sérieux obstacle à l’impulsion d’un mouvement autonome en leur sein. Et ceci vaut aussi pour les conseils de travailleurs dans les entreprises.

Le mouvement d’opposition à l’officialisme est-il aussi homogène que ses défenseurs le prétendent ? Y a-t-il des tendances différentes en lutte contre le gouvernement ? Quelle est la relation entre ces tendances ?

En qualifiant en bloc l’opposition de « droite terroriste, laquais de l’impérialisme et contrôlée par la CIA », la propagande chaviste ment. La situation est beaucoup plus hétérogène. L’opposition est fondée sur le modèle politique dominant avant 1999, avec des partis vieux et affaiblis comme AD (Acción Democrática, parti social-démocrate proche du PSOE espagnol) et le COPEI (Comité de Organización Política Electoral Independiente, parti démocrate-chrétien proche du PP). On peut aussi y trouver des anciens partisans du gouvernement actuel – tels que les partis MAS (Movimiento al Socialismo) et PODEMOS (Por la Democracia Social) – dont la rupture avec le chavisme est liée à des ambitions bureaucratiques insatisfaites plutôt qu’à de réelles divergences idéologiques. Cette opposition social-démocrate et de droite prétend se présenter comme la seule alternative possible. Sa stratégie de propagande s’est avérée très efficace pour attirer les citoyens de base : elle a su se vendre comme « le moindre mal » face à la menace autoritaire du gouvernement. En outre, il existe une partie de la population, les « ni-ni », qui critiquent le gouvernement et son opposition. Ils sont la minorité la plus importante du pays dans les sondages. Résultat : toutes les stratégies électorales visent à séduire les « ni-ni » et leur existence prouve que malgré le choc annoncé entre bourgeois, le pays n’est pas divisé entre pro et antichavistes. Jamais El Libertario ne s’est défini comme une initiative « antichaviste ». Nous dénonçons depuis 2002 la construction de cette fausse polarisation dont le but est de saper l’autonomie des mouvements de base et leur mobilisation. El Libertario fait partie d’une constellation de groupes et d’organisations de la gauche anticapitaliste, encore peu coordonnés. Cette troisième alternative commence à être reconnue.

Est-ce que les anarchistes vénézuéliens sont des « escuálidos » (des traîne-misère, surnom par lequel le chavisme fait allusion à ses opposants) et, par conséquent, soutiennent-ils l’opposition social-démocrate et la droite ?

« Escuálido » est une dénomination purement médiatique, qui ne sert qu’à exprimer le mépris. Si elle désigne celles et ceux qui ne veulent pas renoncer à la liberté et à l’autonomie, alors oui, nous sommes des escuálidos. Par contre, si l’on entend par là que nous soutenons des courants identifiés au libéralisme économique, alors non, nous ne le sommes pas. Nous condamnons le régime de Chávez et ses opposants électoraux. Fondamentalement, nous condamnons la plupart de leurs actes et de leurs discours.

Quelles sont les initiatives et revendications portées par les libertaires vénézuéliens ?

Le mouvement anarchiste local est jeune, ses débuts correspondent pratiquement à ceux de la publication d’El Libertario. Par conséquent, nous avons dû faire face à l’autoritarisme du gouvernement et des partis d’opposition. Nous avons été confrontés à d’énormes obstacles tant pour nous faire reconnaître comme alternative possible que pour nous implanter concrètement dans les luttes sociales. Notre ténacité a fini par porter ses fruits. El Libertario en témoigne régulièrement, nous cherchons à établir des ponts avec les conflits et revendications collectifs les plus sensibles, tout en encourageant l’autonomie des mouvements sociaux, les différents mouvements et initiatives de masse et les groupes anticapitalistes, comme le Comité des victimes contre l’impunité de Lara, la Maison de la femme « Juana la avanzadora », le groupe d’études « Peuple et conscience » de Maracay, l’Union socialiste de gauche et la tendance syndicale CCURA (Courant classiste, unitaire, révolutionnaire et autonome), le groupe Troisième voie de l’ex-guérillero Douglas Bravo, un certain nombre de syndicats du secteur public de la santé, des organisations de droits humains, des initiatives de jeunes et des groupes écologistes.

Existe-t-il des tendances dans le mouvement libertaire vénézuélien ?

Le mouvement anarchiste au Venezuela est encore trop petit et trop jeune. Mais les militants et militantes ont des objectifs d’action et des pensées variés. Et puis le fait même de développer une activité libertaire là où récemment il n’en existait pas et dans les circonstances que nous avons décrites a plutôt motivé le peu d’anarchistes que nous sommes à rester unis.
D’aucuns ont voulu présenter – en particulier pour l’extérieur – une division parmi les anarchistes locaux : d’un côté des « anarcho-chavistes » ou « anarchistes bolivariens », qui considèrent que le processus révolutionnaire actuel est source d’avancées pour la cause libertaire, de l’autre des « anarcho-libéraux » ou « anarcho-dogmatiques », c’est-à-dire nous. En prétendant que nous jouons le jeu de l’impérialisme et de la droite. Même si ces gens-là continuent à se présenter comme des anarchistes, il est évident qu’ils ne le sont plus. Ils sont presque tous fonctionnaires de l’État ou vivent des subventions publiques. C’est, à quelques exceptions près, ce qui s’est passé dans le Cuba de Castro ou l’Argentine de Perón.

Quelle est la réaction du gouvernement face à des groupes et individus anarchistes qu’il ne parvient pas à contrôler ?

Même s’il n’existe pas encore de répression spécifique contre l’anarchisme, l’État vénézuélien cherche à contrôler et soumettre tout signe de dissidence radicale. Le gouvernement vénézuélien avance masqué derrière une phraséologie de révolution, de socialisme et de pouvoir populaire. Une politique de criminalisation et de répression de la contestation sociale est menée activement par le gouvernement actuel. En 2002 et 2004, fort de l’excuse du coup d’État, le gouvernement a modifié plusieurs lois comme le code pénal et la loi organique de sûreté de la nation, pour pénaliser le blocage de rues et l’organisation de grèves dans les entreprises dites de base (production d’énergie, etc.). Il y a actuellement environ 1 200 personnes soumises au contrôle judiciaire pour avoir participé à des manifestations. En plus, le gouvernement dispose d’organisations paragouvernementales chargées, sous l’appellation de « pouvoir populaire », du harcèlement psychologique et de la rétention physique des contestataires au prétexte de « neutraliser le sabotage de la révolution ». Si les manifestations perdurent et se popularisent, alors l’État fait appel à la police et à l’armée.

El Libertario a publié récemment plusieurs articles pour dénoncer la répression des syndicats par le gouvernement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le cas des ouvriers de Mitsubishi assassinés fin janvier 2009 par la police « socialiste et bolivarienne » du gouverneur chaviste dans l’État d’Anzoátegui, ou celui des trois syndicalistes massacrés dans l’État d’Aragua le 27 novembre 2008, sont présentés comme des exception indépendantes de la volonté de l’État. Dans El Libertario, nous avons démontré qu’il s’agit d’une politique dans laquelle s’est compromis l’actuel gouvernement.
Nous rappelons la situation des « 14 de Sidor », un groupe de travailleurs jugés dans le cadre du contrôle judiciaire, pour « appropriation indue qualifiée et atteinte à la liberté de travail » et pour avoir protesté contre leurs conditions de travail. Ce qui pourrait leur valoir une peine de cinq à dix ans de prison 3.
Le gouvernement a essayé de construire des centrales syndicales contrôlées par le parti au pouvoir, le PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela), renforçant la présence des « sindicaleros » (syndicalistes jaunes). Il y a de plus des bagarres entre syndicats pour la répartition des postes de travail. Cette situation antérieure au gouvernement Chávez est devenue dramatique du fait de la dégradation actuelle du syndicalisme. Ainsi, en 2007, pas moins de 48 personnes, en majorité des syndicalistes, ont été assassinées lors de conflits liés à l’obtention d’emplois. Vingt-neuf en 2008. Les déclarations présidentielles attaquant ouvertement les organisations syndicales sont de notoriété publique ; les pressions sur les fonctionnaires pour les faire adhérer au PSUV et participer « volontairement » à des manifestations progouvernementales sont courantes. La propagande officielle se vante d’offrir aux salariés vénézuéliens le salaire minimum le plus élevé du continent, mais 18 % de ces travailleurs gagnent moins que le salaire minimum, et 50 % d’entre eux perçoivent moins de deux fois le salaire minimum, dans un pays où l’inflation est la plus élevée du continent.

Selon certaines critiques, l’anarchisme donne des leçons mais n’apporte rien de constructif. Quelles sont les propositions d’El Libertario pour transformer positivement la réalité vénézuélienne ?

Notre lutte n’est liée ni à la conjoncture ni aux circonstances. Elle va dans le sens d’un nouveau mode de vie collective et individuelle. L’action directe et l’autogestion nous amèneront à nous réapproprier notre existence. Nous n’avons pas de recette miracle : les propositions et actions révolutionnaires doivent résulter d’un effort collectif conscient et constant.

Colectivo Editor de El Libertario
Traduction par Agualicia et Klérôn.


1. Salon du livre et de la vidéo libertaires à Caracas : feriaa.caracas2009(arobase)gmail.com
2. El Amparo : nom du village vénézuélien, proche de la frontière colombienne, où a eu lieu en 1988 une énorme bavure militaire. Les forces de sécurité vénézuéliennes y assassinèrent 14 pêcheurs avant de se prétendre qu’il s’agissait de terroristes colombiens préparant des attentats sur le territoire vénézuélien.
3. nodo50.org/ellibertario/descargas/solidaridad_camila.doc