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par Pola k. le 15 juin 2015

TOUS A VOS TARTES !

NOËL GODIN, LA CRÈME DES TERRORISTES

EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS SÉRIE N°61 : NI MAÎTRE

Une des pires erreurs que puisse faire une révolution est de devenir ennuyeuse
Abbie Hoffman, vers 1960.




Quand l’action directe sort des chemins balisés pour emprunter les voies d’un imaginaire pavé de fantaisie joyeusement iconoclaste, on se prend à rêver à la contagion généralisée.
Armé d’une simple tarte à la crème, Noël Godin, alias Georges le Gloupier, mène depuis la fin des années 60 une révolution burlesque explosive, crémeuse et ludique, qui fait trembler les puissants et pourrait même, à force de généralisation des attentats pâtissiers, leur faire passer le goût de se prétendre les maîtres.
Conversation avec cet impénitent entarteur, qui dévoile pour nous les dessous de sa stratégie – presque – secrète pour noyer la bêtise infatuée sous la chantilly pure-crème...





Si je te dis « ni maître », ça t’inspire quoi ?
Ça m’inspire tout de suite ces puissants du jour aux postes de commande du monde, qu’il faut... à qui il faut faire un tas de misères, comme on dit !

Justement en parlant de misères, ça fait 46 ans que tu entartes les puissants... Comment tu sélectionnes tes cibles ?
Toutes les personnes imbues de leur propre pouvoir, les incarnations de l’autorité la plus gluante, tous ceux qui se prennent tragiquement au sérieux sont des cibles ! Le choix est donc enfantin, il n’y a pas à ergoter bien longtemps avant de désigner les pires crapules, les cibles idylliques...

Ça fait quand même une très longue liste...
Très très longue ! Mais je voudrais de mon côté m’en tenir à de gros morceaux. La situation a complètement explosé depuis l’entartement de Bill Gates : d’abord une véritable Internationale Pâtissière s’est mise ludiquement en place à travers le monde, dans une quinzaine de pays, puis on s’est mis à entarter un peu partout de très, très bonnes cibles, comme le dirlo de Monsanto, ou celui de la Banque Mondiale... Des vagues d’intrépides entartements ont eu lieu un peu partout, que ce soit répercuté dans les médias ou non. Notre rêve s’est réalisé : l’entartement bien ciblé s’est généralisé tout à fait lyriquement à travers la planète !

L’entartement s’est donc démocratisé, au sens premier du terme ?
Absolument ! Il est apparu – et c’était notre vrai objectif – qu’il n’y avait pas lieu de compter sur une sorte d’équipe d’experts, de fins spécialistes en gags anarcho-pâtissiers, mais au contraire qu’il était indispensable de dé-spécialiser l’attentat pâtissier, et que ce soit spontané et un peu partout ; que des incarnations des pouvoirs établis les plus répugnants se prennent des pâtisseries en pleine tronche ! Et ça s’est fait tout seul, ça s’est merveilleusement démocratisé ! Une petite anecdote à ce propos... je reçois chaque semaine des demandes d’inconnus qui nous invitent à venir entarter leur chef de bureau, leur directeur déplaisant ou leur contremaître, et on leur répond toujours la même chose : on comprend que vous ne veuillez pas le faire vous-même en raison des représailles possibles, mais il y a une solution idyllique, c’est l’échange de bons procédés, et si vous allez entarter le contremaître d’une autre boite, le patron d’une radio ou le directeur d’une école, et qu’en échange on vienne entarter le vôtre, ça peut se passer dans l’impunité la plus totale ! … Et très couramment, on reçoit ensuite des petits coups de fil pour nous dire « on l’a fait ! ». On sait donc qu’il y a un véritable déferlement d’attentats contre ces lustucrus autoritaires qui nous entourent, et que ça n’arrête pas... C’est à la base même que ça se pratique, par l’échange de mauvais coups !

L’Internationale Pâtissière est présentée comme une "anti-organisation", c’est à cette spontanéité que cette définition se réfère ? Les échanges et les entraides dans l’attentat ?
Il y a deux choses : d’une part ce qu’est devenu le mouvement pâtissier à travers le monde, et d’autre part l’Internationale. La création de l’Internationale Pâtissière s’est passée de façon rigolote : en me promenant dans les médias pour appeler à la mutinerie, j’avais inventé l’existence d’une Internationale Pâtissière, un peu comme Netchaïev avait, à l’époque de Bakounine, inventé l’existence d’une organisation révolutionnaire qui n’existait pas pour recueillir des fonds, et puis avait été, tout d’un coup, amené à la créer vraiment... Dans notre cas, l’Internationale Pâtissière, qui n’était qu’une légende, s’est mise à exister réellement depuis l’an 2000, où nous nous sommes retrouvés à Montréal dans ce qu’ils appelaient le "Symfolium" – une sorte de symposium de la folie offensive où étaient invités, grâce à un détournement de fonds malicieux, des agitateurs subversifs ou humoristiques de la planète entière. Là, nous avons fait connaissance d’autres entarteurs auto-organisés : les Hollandais de Taart, les Africains, les Américains des Biotic Baking Brigades – suractifs –, les Entartistes de Montréal qui, lorsqu’on les a rencontrés, s’étaient déjà farcis tous les ministres sans exception... On s’est retrouvés tous ensemble, l’entente a été désopilante, nous avons créé cette anti-organisation anti-hiérarchique et anti-bureaucratique composée de fieffés buveurs et d’hédonistes surexaltés, et puisque nous étions beaucoup, on en a profité pour attaquer, à l’heure du repas, un grand congrès patronal qui réunissait 150 patrons du Québec et des États-Unis ! Nous étions une trentaine, ça a été le massacre pâtissier à la Marx Brothers, comme dans Panique à l’hôtel ! Il y avait des tartes partout, on ne pouvait pas se tromper de cible puisqu’il n’y avait que des big boss !... À partir de là, on est restés en contact avec ces entarteurs des autres pays.

Beaucoup d’entre eux ont eu de gros ennuis. Les BBB par exemple ont fait de la prison ferme. Trois mois de prison ferme pour avoir entarté Willy Brown, le maire de San Francisco, connu pour ses répressions anti-sdf. Dans d’autres pays comme en Hollande ou au Canada, ça a été des travaux d’intérêt général. Néanmoins la plupart d’entre eux est restée active, et nous sommes conviés à les retrouver dans l’émotion, à la mi-juin, à Francfort pour un congrès d’une organisation qui s’intitule l’Internationale Hédoniste... nous allons retrouver là-bas les rescapés des BBB.

Mais ces aventuriers de la crème fouettée de l’Internationale Pâtissière ne sont que le premier échelon : le second, et le plus joyeusement intéressant, c’est la généralisation guillerette des offensives chantilly dans le monde entier !

Tu es l’inventeur de l’attentat pâtissier ?
Les vrais inventeurs, ce sont naturellement Laurel et Hardy, et les personnages de Mack Sennett dans les slapsticks, les burlesques muets ; ceci dit, juste avant nous, il y a eu les Yippies et leurs amis qui, invités dans une émission télévisée, avaient entarté le présentateur... Et un des pionniers de l’attentat pâtissier, c’est Pieman, qui a exercé ses talents sur la tronche d’Andy Warhol vers 1969... D’ailleurs Pieman nous a rejoint, on l’a retrouvé à Montréal lors de ce fameux Symfolium, c’était extraordinaire qu’il soit là, toujours suractif !

Tes premiers attentats datent des mêmes années non ?
C’est ça... ça a commencé vers 69, et ça ne s’est jamais arrêté.

On peut dire que tu es à l’origine de l’Internationale Pâtissière, son maître-pâtissier en somme... ça fait quoi d’être maître du monde ?
Haha... on peut le dire, mais il faut surtout rappeler que nous sommes tout un équipage de gibiers de potence ! De plus en plus, quand nous passons à l’attaque, un des grands secrets de nos fracassantes réussites, c’est qu’on est beaucoup ! Lors des dernières frappes, pour Bill Gates, pour Sarkozy, pour PPDA, nous étions une trentaine : plus nombreux que les gardes du corps de nos cibles, ce qui fait qu’en commençant par entarter les bodyguards, il ne reste plus que la cible principale qu’on entoure, comme des apaches : et Boum ! Boum ! Boum !

Le nombre est un des grands secrets. Attaquer en force. Si l’on est peu nombreux, on peut être maladroit, on peut laisser tomber l’instrument du délit, on peut louper la cible... Étant donné que je suis le plus médiocre sportif envisageable, je n’ai jamais lancé une tarte à la figure d’une crapule : systématiquement, pour ne pas louper mon coup, je dépose l’obus pâtissier sur le faciès de la victime, ce qui assure une réussite à chaque coup ! Et c’est ce que je conseille à tous les camarades qui ne seraient pas de grands athlètes ou de fins viseurs.

Mais cela ne se passe plus tout à fait en toute impunité désormais, n’est-ce-pas ? Tu as été condamné après avoir entarté Chevènement...
Oui... On s’était déjà retrouvés une fois en justice après l’entartement de Philippe Douste-Blazy, lorsqu’il avait été nommé ministre de la Culture, et notre avocat de la défense avait expliqué à la Cour qu’il s’agissait d’une vieille tradition belge relevant du surréalisme d’entarter les fâcheux, un acte artistique en somme : la présidente de la cour avait dès lors jugé bon de nous acquitter, et en appel aussi. On espérait donc pouvoir continuer en France dans l’impunité la plus excitante, mais avec Chevènement, nous avons eu du dur pain sur la planche. À aucun moment les juges n’ont souri. Un moment qu’on n’est pas prêts d’oublier : Chevènement s’était déplacé en personne, et face à moi, il expliquait sans rire à la Cour que c’était une catastrophe pour les leaders politiques comme lui de recevoir une tarte, car les politiques ne vivent qu’à travers leur image, qui n’est ni plus ni moins que leur capital politique, et qu’en les entartant, « on entarte donc leur capital ». Il expliquait ça très sérieusement comme Debord aurait pu parler des mécanismes mêmes de l’image spectaculaire marchande, c’était effarant, la salle était explosée de rire à chaque instant ! On a perdu, en appel aussi ; et on a été, alors qu’on n’avait pas d’avocat pour nous défendre, jusqu’en cassation. Eh oui : il n’y a pas d’avocat sympathisant anarchiste en cassation... enfin, on n’en a pas trouvé. On a perdu à nouveau. L’attentat pâtissier est considéré désormais en France comme une "violence par nature", et la tarte à la crème comme une "arme par destination". C’est le délire total !

On a été condamnés à une grosse amende, on devait donc sortir plein de sous, et on n’en a pas dans notre tirelire... Alors Sylvie, ma compagne de flibuste nous a organisé à Bruxelles une Gloup-Gloup-Party prestigieuse : un millier de zigotos sont venus nous soutenir, il y a eu d’immenses ventes aux enchères et des cadeaux surprises de potes pour une tombola. Benoît Poelvoorde nous a offert le script original de C’est arrivé près de chez vous, Lio sa légendaire culotte Petit Bateau – qui est montée très haut aux enchères –, et en quelques heures, on avait réuni de quoi acquitter l’amende... Ce qui pourra se refaire quand des camarades entarteurs se retrouveront condamnés, évidemment : on multipliera les Gloup-Gloup-Parties !

Un des seuls pays où l’attentat à la crème n’est pas encore criminalisé, c’est la Belgique. On compte continuer à en profiter, évidemment !

Mais c’est un peu une tradition en Belgique, l’irrévérence et le droit à la caricature, non ?
Tout à fait ! Le droit à la caricature vivante remonte à Tijl Uilenspiegel, dit Till l’espiègle, immortalisé au cinéma par Gérard Philipe, et qui jouait des tours pendables aux autorités. Puis il y a eu les surréalistes belges de combat, connus pour leurs canulars mirobolants... Mais on nous dit souvent qu’en Belgique, il y a plus de formidables agitateurs et de rigolos qu’ailleurs, en réalité, c’est la même proportion dans tous les pays de pauvres andouilles complices du pouvoir qui ne réagissent pas, et de fieffés gredins passant joyeusement à la contre-attaque.

Chevènement avait tout de même touché du doigt quelque chose d’assez juste au sujet de l’entartage, quand il parlait d’une atteinte à l’image : l’entartage, c’est tout de même une humiliation, au sens où elle replace la victime dans l’humilité en la défaisant de son image...
Totalement. Ça fait très mal, mais uniquement à l’ego. C’est du vrai terrorisme, mais du terrorisme burlesque, et effectivement la plupart, et même à peu près toutes nos victimes se prenant abominablement au sérieux vivent leur entartement comme un véritable cauchemar, une humiliation totale !

Il y a d’ailleurs une certaine catégorie de gens qui m’en veut tout particulièrement, c’est celle des psys. Évidemment il y a des psys sympas, et même des psys complices, mais plusieurs psychiatres comme Michel Schneider ont souligné qu’il était indispensable de mettre les lanceurs de tarte sous les verrous, en expliquant que la violence de l’acte était tout à fait sous-estimée. Ce qui nous réjouit beaucoup, car, évidemment nous sommes très très heureux de devenir le cauchemar vivant de nos illustres victimes !

D’ailleurs tu as déclaré un jour que « faire vivre les crapules dans la peur, c’est magnifique»... 
Oui, nous avons des victimes qui vivent dans la psychose... Il y a quelques mois, BHL était invité à Barcelone à l’occasion d’un congrès, et une de mes amies, Corinne Maier – à qui l’on doit une vie de Marx en BD totalement réussie [note] et de fameux pamphlets – présente là-bas elle-aussi, dépose à la réception de l’hôtel un petit mot sur lequel est simplement inscrit « Gloup ! Gloup ! »... Et elle nous téléphone de Barcelone pour nous dire : « Vous ne le croirez jamais, mais quand la chaîne de télé qui devait interviewer BHL pour son émission est venue le chercher, il a refusé de quitter sa chambre, pensant qu’un escadron d’entarteurs était à l’affût ! » Et il est réellement resté enfermé dans sa chambre durant tout son séjour ! C’est magnifique que, sans se déplacer, on puisse semer l’épouvante à ce point là chez les puissants !

Pour le coup, c’est réellement du terrorisme au sens premier du terme...
Tout à fait, c’est le terrorisme rocambolesque comme on l’aime !

Et ça fonctionne encore mieux quand la victime est persuadée que son statut la rend imperméable à toute remise en question, non ?
Totalement ! Dans le cas de Bernard-Henri Lévy, ça s’est vu par exemple il y a quelques années sur le plateau de Laurent Ruquier, où Philippe Geluck lui dit : « Écoutez Bernard- Henri, vous n’en avez pas marre d’être persécuté pâtissièrement à ce point ? Est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de stopper ça ? Les entarteurs ont fait savoir qu’ils arrêteraient sur le champ leurs hostilités si vous chantiez "Avez-vous vu le joli chapeau de zozo" [note] ... », et BHL s’est exclamé « Jamais ! Je ne céderai jamais au chantage ! » … Ça nous amuse beaucoup ! Laurent Baffie lui a demandé la même chose, et partout sur sa route, on lui demande parfois de chanter Le chapeau de zozo ! D’ailleurs il faut le savoir : si nous avons entarté jusqu’ici sept fois Bernard-Henri Lévy [note] , ça ne s’arrête pas là, il n’arrête pas d’être entarté par d’autres larrons ! J’ai lu qu’il avait été entarté par un inconnu dans une boulangerie de Montpellier, qu’il avait été entarté à la bibliothèque de Reims... Il n’arrête pas de s’en prendre, où qu’il aille, sans que cela vienne de nous !

C’est devenu la parfaite tête à tarte...
C’est LA tête à tarte par excellence, tout à fait !

Tu ne t’es jamais attaqué aux personnages d’extrême droite...
Alors la réponse est simple : jusqu’ici, je disais qu’il ne fallait pas surtout pas s’en prendre aux fachos, parce que c’était les mettre sur le même plan qu’un PPDA ou qu’un BHL, et qu’avec les fachos, il n’y avait pas lieu de faire Gloup-Gloup, mais Pan Pan ! J’ai toujours dit ça, mais maintenant, quand même, avec la banalisation du Front National, on peut revoir ces positions là... Il n’y a plus aucune raison de ne pas se faire Marine le Pen aussi !

Alors comment on fait pour rejoindre les commandos pâtissiers ?
En réalité, on n’arrête pas de nous proposer de nous rejoindre... dans la rue, dans le bus, le métro, les bistrots... Tout le temps on me file des adresses, des mails, des numéros de téléphone au point qu’on pourrait constituer une véritable armée pâtissière ! Mais lorsque nous passons à l’attaque, il ne nous est jamais arrivé de leur téléphoner – j’ai pourtant tout un casier avec tous ces numéros. Tout bonnement, on n’y pense plus, on est dans l’urgence et c’est avec ceux qui sont là à ce moment-là qu’on monte les coups à la dernière minute. Finalement c’est mieux comme ça. Mais il y a beaucoup beaucoup, beaucoup de vilains petits garnements potentiels qui ne demandent qu’à nous rejoindre ! Évidemment on leur dit sans arrêt : « Mais allez-y, faites le, il n’y a pas besoin de nous, foncez droit au but, allez-y ! » Et voilà !

Ça reste finalement des actions très individuelles... Tu penses qu’il n’y a pas, ou qu’il n’y a plus, d’avenir pour les grandes actions collectives révolutionnaires ?
Alors attention. Par exemple quand nous avons pris d’assaut le premier congrès européen du patronat en l’an 2000 à Bruxelles il y avait 152 entarteurs, et la répression a été historique. Pour dévaster ce congrès du patronat où étaient attendus 3500 patrons, on avait un plan diabolique pour débarquer dans la salle du festin ; on comptait confisquer tous les bons plats pour les distribuer aux SDFs et à la rue. Mais voilà : comme il fallait qu’on soit beaucoup, ça s’était ébruité, et les flics nous attendaient en tenue de robocops, on est tombés dans une véritable embuscade. Nous avons eu une douzaine de blessés sérieux. Monter des grands coups collectifs, c’est très difficile. Alors que jamais il n’est arrivé dans notre histoire qu’on tombe dans un guet-apens, ou qu’il y ait des indiscrétions quand nous agissons en petites équipes. Seulement, dans des manifs – des manifs insurrectionnelles, on pourrait imaginer des camions distribuant des bombes chantilly chapardées dans un supermarché. On peut très bien imaginer par exemple une émeute chantilly à l’Élysée, ça serait un rêve !

Ceci-dit, vous n’ignorez pas qu’a été mise sur pied une véritable tartapulte ! Elle existe vraiment, elle a été conçue par José Bové, mise au point par deux de nos amis grolandais, et fabriquée par la compagnie de théâtre de rue nantaise Royal de Luxe ; et cette tartapulte, qui est plus grande qu’une maison, a un tir de haute précision de 40 mètres ! On l’a expérimentée à plusieurs reprises sur des places publiques, sur des effigies géantes de Sarkozy, de Poutine, de George Bush à l’époque, et les tirs ont totalement réussi ! Dès lors, il y a eu de grands débats... Quand il y a eu la deuxième invasion de l’Irak, j’ai proposé à mes amis grolandais d’attaquer à la tartapulte l’ambassade parisienne des États-Unis, mais il y a eu des désaccords sur ce plan là, hélas, car le moment était venu de passer à un niveau plus impressionnant avec notre tartapulte...

Depuis, d’autres armes gloup-gloup ont été mises au point. Il y a notamment un canon à fromage frais et un bazooka à œufs bios. Le bazooka, nous avons arrêté de l’utiliser quand nous avons réalisé qu’un œuf, propulsé à toute vitesse sur Emmanuel Valls, pourrait lui traverser littéralement la tête. Par contre, la mitrailleuse à fromage frais ne demande qu’à passer à l’offensive !

Valls fait partie des prochaines cibles, justement ?
Valls ? Il est en tête de liste, naturellement ! Tous les politiciens le sont, mais on se réserve pour des gros morceaux. Et je peux vous annoncer que nous repartons à l’attaque : nous avons une date, cela se passera avant l’été et ça se présente très, très bien [note]  ! Tiens, je voudrais insister sur un entartement qui a fait la une partout en Belgique, et qui n’a pas été relayé en France – un peu par notre faute sans doute, on n’a pas suffisamment travaillé le service après-tarte : il y a un an et demi, les jeunesses catholiques belges ont organisé un grand congrès sous la présidence de Monseigneur Léonard, le primat de l’Église belge, connu pour ses positions anti-avortement et anti-gay, et l’invitée d’honneur était Christine Boutin. Un moment donné, pendant que nous entartions Monseigneur Léonard, nos amies les Liliths, activistes féministes anticapitalistes, ont bondi seins nus sur l’estrade où paradait Christine Boutin, ont plongé sur elle sur elle pour l’enrober d’un drapeau LGBT et la couvrir de baisers... C’était très beau, l’entartement avait lieu au même moment juste derrière elle, les images étaient magnifiques ! D’ailleurs Christine Boutin, à notre très grande stupéfaction, a avoué quelques jours plus tard qu’elle avait été troublée par ces caresses !

Donc nous avons désormais des alliées, de magnifiques diablesses avec qui nous allons faire les 400 coups ! Je précise qu’il y a dans ce groupe une distanciation avec l’appareil autoritaire encorsettant les Femen françaises, dont on continue à apprécier les coups d’éclat, même si l’on juge que leur organisation est un peu lourde et manque d’humour et d’irrespect... Les Liliths belges, elles n’arrêtent pas ! Elles ont réussi il y a trois mois à piéger Charles Michel, notre premier ministre néo-libéral : en pleine conférence de presse, elles l’ont enfrité à la mayonnaise ! Et bam ! Un cornet de frite sur la tête ! Et plouf ! La mayonnaise avec ! Un commando de pétroleuses déchaînées, appartenant à une autre groupe – le Collectif anonyme –, a surgi un peu avant Noël sur la grand’place de Bruxelles, s’est dirigé vers la crèche se trouvant sur la place, avec le petit jésus, l’âne et le bœuf... Elles étaient déguisées en flics, ont demandé leurs papiers au petit jésus, à Marie et à Joseph... et les ont embarqués tous trois, puisqu’ils n’en avaient pas ! Une réussite totale !

Et dernièrement, il y a quelques semaines – en Belgique ça n’arrête jamais, même si ça ne franchit pas nos frontières – il y avait le big boss de Nestlé qui était à l’université de Bruxelles. Nos amies du Collectif anonyme, au milieu de l’auditoire où il palabrait, se sont tout à coup douchées tout en propageant leur tract très bien troussé contre Nestlé. Un happening fulgurant ! Elles n’arrêtent pas d’avoir d’excellentes idées et de les mettre en œuvre. Tiens : il y a quelques mois, les Liliths débarquent à l’aéroport se trouvant près de Liège, connu pour être un lieu de transit pour les convois d’armes destinées à Israël, et déversent des centaines de litres de faux sang, rendant l’aéroport ensanglanté comme si on était à Gaza ! Elles n’arrêtent pas de nous surprendre par leur inventivité offensive, et ça fait un bien fou ! Ce qu’il faut noter aussi, c’est qu’il n’y a pas de rapport de force entre elles, pas de chef, pas de tension, elles s’aiment beaucoup, donc nous allons de plus en plus œuvrer avec elles. Nous plaçons très très très haut ces diablesses, car elles préfigurent ce que pourrait être le monde d’après la révolution : un monde où règne la démocratie la plus directe, où toutes les décisions se prennent ensemble, où l’on s’aime beaucoup, où l’on vit dans l’amour et la fiesta ! Ce sont de très bonnes buveuses aussi... mais il faut dire qu’en Belgique, il y a des bières artisanales explosives qui favorisent l’esprit guerrier libertaire. Je tenais à leur rendre hommage parce ça fait un bien fou, quand on se sent un peu découragé, de penser à ces flibustières sans un sou vaillant, qui n’arrêtent pas de conspirer contre les pouvoirs établis. C’est tout à fait merveilleux, puissent-elles contaminer le monde entier !

Une question qu’un camarade m’a demandé de te poser : c’est quoi la recette de ta tarte ? Souvent, on a vu des gens qui la mangent...
Chaque pays a sa recette en fait, puisque par exemple les BBB adaptent leurs tartes de combat à la personnalité de la victime qu’ils visent. Nous, en Belgique, on est complètement simplistes : nos tartes, c’est un fond de tarte, plein de chantilly, et c’est tout. C’est ce qu’on appelle la tarte Macksennettesque classique. De temps en temps, lorsqu’il y a des dispositifs de sécurité et que nous sommes attendus, on est acculés à recourir à des bombes de chantilly, pour passer les contrôles notamment, ce qui n’est vraiment pas l’idéal car c’est beaucoup moins beau. Alors tiens, à ce sujet, il faut que je rende hommage à des chanteuses françaises, les Castafiores Bazooka de Paris, très innovantes en matière d’entartage : elles étaient avec nous lorsque nous avons attaqué le Conseil des relations internationales de Montréal, présidé par le ministre des Finances Bernard Landry. Elles sortaient leur bombe chantilly dont elles s’enrobaient les mains, et elles foutaient des tartes aux patrons ! Des tartes à la tarte ! Et ça donnait formidablement bien, il fallait voir ces jeunes chanteuses sautillantes passer de patron en patron, et Boum ! Boum ! C’est très important de mettre le doigt sur l’existence d’armes pareilles qu’on ne peut pas nous confisquer, nos propres mains !





Allez, une toute dernière question : dans un précédent numéro du monde libertaire hors-série, Yannis Youlountas parlait de la force de la subversion, maniée par toi ou par les compères de l’Église de la Très Sainte Consommation...
Aaah alors, il faut rappeler une chose dans ce cas : Yannis, c’est lui qui est à la base, celui qui a littéralement lancé la vague de l’enyaourtage en Grèce ! Aujourd’hui, on enyaourte en Grèce grâce à Yannis !

Héhé... donc en parlant de cela, nous nous posions la question de la portée de telles actions subversives : bien sûr il y a des cas extrêmes à l’orgueil indéboulonnable comme BHL qu’un simple entartage fait vivre dans la terreur permanente, mais le plus souvent, la déstabilisation est temporaire, donc c’est important de se poser aussi la question de l’effet d’un entartage sur le public qui y assiste... Est-ce que tu crois que cela peut créer une prise de conscience, voire inciter à remettre le pouvoir en cause ?
La popularité des faits d’armes burlesques est réelle. À Bruxelles, il ne se passe pas deux jours – alors que je ne suis plus passé à la téloche depuis très très longtemps – où je ne sois pas abordé de tous côtés, et remercié. On est surpris par l’enthousiasme total que cela suscite uniquement chez les spectateurs, qui sont de fait les exploités. Mais eux, les politiciens, sont de fieffés cyniquescyniques. Ils n’arrêteront de se mettre en représentation que s’ils prennent peur ! Si le fait d’avoir la moindre position officielle implique qu’une tarte puisse vous tomber dessus tous les jours, ça peut les faire réfléchir, c’est au moins à essayer ! Ça pourrait en épouvanter plus d’un d’être dans le collimateur d’une internationale de farceurs impénitents de plus en plus surexcités... Au siècle dernier, les juges devaient déménager à Paris car ils se faisaient refouler par tous les propriétaires d’immeubles, qui craignaient les attentats à la bombe dont les magistrats étaient les cibles. Aujourd’hui, rien ne fait plus peur aux gens de pouvoir que le ridicule : il faudrait créer de la même façon qu’au siècle dernier une menace ludique, permanente et imprévisible : la menace du ridicule. Ridiculisons-les de plus en plus somptueusement ! N’ayons pas peur de rater nos coups ! Amusons nous à attaquer sans fin ni cesse les représentations du pouvoir, en vue de les décourager de persister à palabrer ! Si le fait de tenir leur rôle répressif est susceptible de leur ramener, ne serait-ce qu’un éclair au chocolat ou un pâté à la crème, ça va peut-être les dissuader de continuer à officier ?

Et cela, ce n’est que si des organes comme le Monde Libertaire progagent de telles idées qu’on créera la révolution pâtissière ! Je n’oublierai jamais cette émission de radio en 1969 où Jean Yanne avait lancé un appel pour libérer Paris des sabots de Denver [note]  : « Libérons Paris ! J’ai une hache à la main, on commence maintenant ! »  … Et il l’a fait ! Il est effectivement sorti avec un groupe d’amis et des haches, et ils se sont attaqués à tous les sabots qu’ils croisaient. Et cela a suivi partout en France, des gens sortaient avec des haches et détruisaient les sabots ! Alors, évidemment, Jean Yanne et ses amis ont fini en prison, mais l’appel a été fort suivi, au point que l’usage des sabots a été abandonné. Alors ne sous-estimons pas les appels au public, même de radios comme Radio Libertaire qui n’ont pas le poids des géants des ondes, ou de journaux alternatifs. … Les rares fois où nos copains sont invités à la télévision, ils sont à peu près toujours très décevants : s’ils pouvaient se mettre à lancer tout à coup des idées facétieuses, ce serait irrattrapable dans les débats dits "sérieux" ! Il s’agit de dépasser totalement les dispositifs de la répression qui ne sont pas du tout armés contre des raz-de-marée gloup-gloup burlesques, pouvant surgir de tous côtés. Les petits chenapans dans les écoles pourraient suivre, et tout le monde un peu partout... Il y a quelque chose à creuser avec nos amis des clowns activistes, et des nouveaux mouvements de riposte loufoque contre l’establishment, les artivistes… Tiens, je voudrais terminer en appelant à la lecture de ce livre extraordinaire qui est passé assez inaperçu : ça s’appelle l’Artivisme [note] , il y a un recensement de tous les nouveaux modes de combat imaginatifs, ludiques, comiques dans le monde, et le livre est très bien fricassé, très bien illustré ! Il incite à la contre-attaque d’une façon irrésistible !

Toi-même tu as écrit une anthologie de la subversion [note] ...
Oui, qui m’a pris quinze ans de ma vie. Elle a été rééditée il y a un an et demi. On peut aussi dénicher dans mon essai tartesque chez Flammarion [note] des infos juteuses sur les attaques gloupinesques dans tous les pays... On en a recensé beaucoup, et ça déborde bien sûr sur d’autres modes de combat rigolos !

Donc, on lance un appel général ?
Tous à vos tartes !
PAR : Pola k.
Fédération anarchiste
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