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Dans un sale État
par x le 14 février 2013

L’abolition de la prison



À travers l’histoire, beaucoup de sociétés ont traité la déviance, la délinquance et la criminalité sans recourir à la prison. C’est le cas, en particulier, chez les Indiens d’Amérique, les Kanaks et une bonne partie des Africains.
En Occident, par contre, l’enfermement a très tôt été utilisé contre ceux qui ne respectaient pas les lois. Le but était de punir les contrevenants, servir d’exemple et dissuader les « honnêtes gens ». La lente évolution de l’intelligence humaine n’a rien trouvé d’autre pour inciter au respect de la loi que les supplices, les exécutions capitales, l’incarcération et le bannissement.
La torture existe toujours. Le combat contre la peine de mort est loin d’être terminé. Le bannissement réapparaît sous diverses formes, ne serait-ce que sous celle de la double peine prétendument abolie et du retour des sans-papiers par charters ou par bateaux. La prison prospère dans la société capitaliste et s’exporte tel un impérialisme honteux dans les pays en voie d’émergence. Cela crée encore parfois des situations aberrantes, en Kanaky (Nouvelle-Calédonie), par exemple, où des jeunes des tribus, ayant eu à faire à la justice coutumière, sont traduits, en plus, devant le tribunal métropolitain et se retrouvent en prison.
Pourtant, depuis la Révolution française, l’hôpital psychiatrique et la prison ont été séparés. À l’asile sont envoyés les malades mentaux, en prison les délinquants et les criminels. Mais l’histoire repart en marche arrière à la fin du XXe siècle. Le fou retourne dans l’espace carcéral, où il est mêlé avec le voleur ou le violeur. L’argument selon lequel, bien que schizophrène, il est accessible à une peine de prison devient presque un leitmotiv. La plus grande confusion règne.
Des voix s’élèvent de partout pour critiquer l’enfermement. Il n’est ni pédagogique, ni thérapeutique. Au contraire, il aggrave le problème posé au départ par le délinquant ou le malade mental. Aux handicaps psychologiques, sociaux, économiques, culturels, religieux et politiques il ajoute la haine, le désespoir, le désir de vengeance et la folie. Plus personne ne peut l’ignorer. Le cri des opprimés a franchi les murs. À force de révoltes, de mutineries, de refus de plateaux, de grèves de la faim et de combats juridiques, les détenus ont fait entendre leurs revendications. Des radios, des journaux, des mouvements militants, tels le Comité d’action des prisonniers (CAP) ou l’Association syndicale des prisonniers de France (ASPF), ont fracassé la loi du silence et le barrage des médias.

L’avis de chercheurs
Dès 1764, Cesare Bonnesana Beccaria plaide pour l’abolition de la torture et de la peine de mort. Deux siècles plus tard, Michel Foucault publie, en 1975, Surveiller et punir. Il y écrit notamment, après toute une démonstration sur la transformation de la société en organisatrice du contrôle et de la sanction : « Au milieu de tous ces dispositifs de normalisation qui se resserrent, la spécificité de la prison et son rôle de joint perdent de leur raison d’être. »
Or, deux ans plus tard, le psychologue Nord-Américain Dennie Briggs fait paraître en France Fermer les prisons. Avec le sociologue Douglas Grant, il a créé le « Projet de développement des nouvelles carrières », en 1965, dans l’État du Massachusetts. Mille jeunes détenus sont sortis de la prison pour mineurs. Les organisateurs de l’alternative les répartissent, en chiffres à peu près égaux, dans des foyers de semi-liberté, des foyers ouverts et des familles d’accueil.
45 % de ces délinquants récidivaient, lorsqu’ils étaient passés par la prison. Globalement, seulement 15 % de leurs homologues, après les expériences proposées par les « nouvelles carrières », retournaient en prison ! Cette expérience permet à Dennie Briggs de conclure son livre par une image éloquente : « Deux cents fonctionnaires toujours de service dans les prisons vides du Massachusetts. »
Rappelons que, en 1985, la sociologue Catherine Baker a prononcé au congrès d’Amsterdam du mouvement abolitionniste des prisons une conférence intitulée « L’abolition des prisons ». Dans la brochure reproduisant son allocution, publiée aux Éditions du Ravin bleu, elle affirme haut et fort : « Nous voulons détruire la prison à la fois parce que la société où nous sommes est une prison et parce que la prison où nous ne sommes pas est une société. »
L’idée abolitionniste poursuit son chemin. Et le généticien Albert Jacquard pose à son tour la question, avec un livre intitulé Un monde sans prison ? Il y aborde les questions clefs, l’histoire de l’humanité, les sociétés, la violence, les peines, la justice et la prison. Sa conclusion confirme l’analyse de tous les intervenants sérieux du monde carcéral : « L’enfermement accroît le taux de récidive et coûte à la société bien plus qu’il n’apporte. »
Un autre grand théoricien, Alain Brossat, professeur de philosophie à l’université de Paris-VIII, apporte sa contribution à ce débat dans Pour en finir avec la prison. Dépassant la contradiction entre la sécurité et l’humanisation des prisons, il s’inscrit dans une perspective éthique incontournable : « Il ne se passera pas longtemps avant que la prison apparaisse aux yeux des vivants comme le signe irrécusable de l’état de brutalité, d’arriération des mœurs et des sensibilités dans lequel vivait l’humanité au XXe siècle, et encore au début du XXIe. »

Militants et expériences concluantes
En 1966 naissent les Black Panthers, aux États-Unis. Son représentant le plus connu, Mumia Abu Jamal, résiste dans les geôles nord-américaines depuis 1981, dont trente ans dans les couloirs de la mort. Nous devons aussi évoquer Angela Davis, historiquement proche des Black Panthers. Militante communiste, elle a beaucoup combattu et a connu des années d’enfermement. Devenue professeur d’université en Californie, elle bénéficie d’une immense reconnaissance internationale. Son expérience carcérale et sa profonde réflexion politique l’ont amenée à publier, en 2003, Are prisons obsolete ?
Très marquée par sa culture antiraciste et anti-esclavagiste, elle va bien au-delà de la simple abolition de la prison : « Plutôt, posant comme postulat la désincarcération en tant que stratégie unanime, nous essaierons d’imaginer un continuum d’alternatives à l’emprisonnement – démilitarisation des écoles, revitalisation de l’éducation à tous les niveaux, un système de santé qui fournirait des soins gratuits à tous, physiques et psychiatriques, et un système judiciaire fondé sur la réparation et la réconciliation et non pas sur la rétribution et la vengeance. »
Justement, Louk Hulsman, juriste hollandais, préconise, dans Peines perdues, de remplacer la condamnation à la prison par une médiation entre la victime et le délinquant. Nous nous orientons de plus en plus vers les idées d’alternatives chères à Angela Davis.
Parmi les expériences postérieures à celle de Dennie Briggs et Douglas Grant, nous pouvons citer celle de Duccio Scatolero qui, au cours des années 1980, a permis de vider quasi complètement la prison de Turin, en Italie. Ayant réussi à mobiliser 2 000 habitants de la ville, il a, dans un premier temps, initié la mise en place à la maison d’arrêt d’ateliers de formation : cuisine, boulangerie, boucherie, mécanique, etc.
Dans un deuxième temps, une fois les jeunes détenus formés, il a demandé aux artisans de les embaucher dans leurs propres commerces ou chez d’autres artisans. Cela a entraîné, au bout de quelques années, le départ de pratiquement tous les détenus. Le bâtiment de cent détenus n’en contenait plus que huit. Le directeur a conclu sur le mode humoristique : « Monsieur Scatolero, vous m’avez volé ma prison ! »
À la fin des années 1980, un groupe d’éducateurs de La sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence de Saint-Étienne s’installe dans une ferme, Laplanche, à Champoly, entre Saint-Étienne et Le Puy. Des mineurs viennent y travailler, au lieu d’aller en prison. Lorsque l’expérience s’arrête, au début des années 2000, les résultats sont éloquents. Sur la population pénale antérieure à Laplanche, les jeunes récidivent à 50 %, ce qui est dans la moyenne nationale. Ceux qui sont passés par la ferme de Champoly n’ont rechuté qu’à 22 %.
Les exemples ne s’arrêtent pas là. Signalons l’Association nivernaise d’aide à la réinsertion (Anar), qui poursuit une aventure similaire depuis une dizaine d’années. Elle est sans doute encore un peu trop récente pour offrir des comparaisons statistiques significatives. Mais elle est partie sur des bases qui présentent des données tout à fait similaires.
Nous terminerons la liste des exemples à verser comme pièces au dossier de l’abolition de la prison par la prison ouverte de l’île de Bastoy, en Norvège. Elle reçoit 150 détenus. Ils habitent Bastoy, mais ils se rendent en ferry à Oslo pour travailler. Notons, par ailleurs, que, dans les pays scandinaves, 20 % à 30 % de la population carcérale vit dans des prisons ouvertes.
Le salaire est le même que dans le reste de la société. Les prisonniers sont assujettis à l’impôt sur le revenu. Ils remboursent les victimes. Ils ont la possibilité d’envoyer de l’argent à leur famille, sans se ruiner, comme c’est le cas dans la majorité des prisons européennes. Tous les détenus peuvent accéder à la culture. La scolarisation est tellement poussée qu’il n’y a pas d’illettrés. La formation des surveillants inclut deux années à l’université.
L’établissement coûte beaucoup moins cher que les prisons traditionnelles.
La récidive – 16 % à Bastoy contre 30 % en Suède, 50 % en France toutes catégories confondues et 63 % sans aménagement de peines et, surtout, 66 % aux États-Unis – y est tellement plus basse qu’ailleurs qu’elle démontre l’importance qu’il y aurait à respecter les droits de l’homme en prison.

Justice réparatrice et fin des prisons
Dans la perspective de la médiation théorisée par Louk Hulsman, nous pouvons rappeler que Robert Cario et Denis Salas ont conceptualisé, en France, la justice restauratrice. Robert Cario pratique les rencontres entre détenus et victimes. De même, Stéphane Jacquot a créé l’Association nationale de justice réparatrice, qui fonctionne sur les mêmes principes.
Le chanteur Julos Beaucarne, dans les années 1970, a tenu à rencontrer celui qui avait assassiné sa femme, afin de lui dire le mal qu’il avait fait à cette dernière, en la privant de la vie, et à lui-même, en lui enlevant sa femme. Il s’est ensuite battu pour qu’il ne soit pas condamné à mort. En 2005, Jean-Paul et Marie-Cécile Chenu ont tenu à correspondre avec les trois jeunes néonazis qui s’étaient acharnés à coups de pieds sur le visage de leur fils François, à Reims, en septembre 2002, et qui l’avaient jeté dans un lac, encore vivant… parce qu’il était homosexuel. Bien qu’emprisonné, l’un d’entre eux a accepté, ce qui a fini par créer entre eux trois une relation véritablement réparatrice.
La convergence de toutes ces prises de conscience anticipe l’abolition de la prison. C’est l’absence de pensées qui pérennise l’enfermement comme solution au crime et au délit. Les murs ne sont rien d’autre que la pétrification de la pensée.
L’humanisation de la question judiciaire passe par la reconnaissance des émotions et des sentiments. Cela évite la stigmatisation et le jugement. Elle inclut également la prise en compte des facteurs sociaux, économiques et politiques. L’acte, violent ou non, qui fonde les statuts de victime et de délinquant ne constitue pas l’instauration d’identités fixées définitivement. Il importe de le dynamiser par la médiation entre la victime et l’auteur. Et cette rencontre qui entraîne forcément apaisement et réparation rend la punition caduque.
Bien au contraire, la notion de faute disparaît. C’est la sanction qui se substitue à la punition. Elle signifie à l’auteur qu’il lui reste à recouvrer sa responsabilité, à la victime à éradiquer le désir de vengeance et retrouver la paix. La mise en actes de ces processus associés aux innombrables alternatives à la prison peut nous laisser espérer que, dans un avenir proche, l’enfermement va devenir l’erreur à ne plus commettre. Le respect de l’humain permet la naissance de l’humain chez celui qui est respecté. Il est déjà évident que la construction de nouvelles prisons ne sert qu’à aggraver la surpopulation pénale.
Ce qui reste à amorcer, c’est la baisse du nombre d’incarcérations. La récidive diminuera. Les pays scandinaves, avec leur numerus clausus, nous le rappellent en permanence. Il va falloir des années…
La déconstruction de la prison exige l’abandon de ces peurs qui remontent à la nuit des temps. Et il est vital pour l’humanité que s’élabore une véritable pensée libertaire qui, respectueuse de l’homme et de la démocratie directe, aboutisse enfin à l’abolition de la prison.
PAR : x
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