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Anti-capitalisme
par Jean M. le 15 novembre 2014

La peur

Une grosse entreprise qui ne connaît pas la crise

EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS SÉRIE N°58 : UN MONDE À VENDRE
Il y a une vingtaine d’années, on a vu disparaître peu à peu les concierges, remplacées par des digicodes. Un progrès ? Les digicodes, c’est vrai, n’épient pas vos allées et retours : ils se contentent d’en garder la trace. Les digicodes par ailleurs, ne distribuent pas le courrier et n’arrosent pas les fleurs. Plus tard, ils furent "perfectionnés", grâce à la caméra filmant celui qui sonne, à la porte. Ils n’arrosent toujours pas les fleurs, mais offrent pour pas cher une vidéosurveillance domestique tout à fait adaptée aux pulsions voyeuristes qui nous habitent. Combien de leurs propriétaires, en l’absence de visite, jettent un œil sur la rue, guettent le voisin qui rentre bourré, seul ou accompagné ? Les voyeurs, bien entendu, sont également épiés. Ils préfèrent faire comme si ils l’ignoraient, comme ils feignent d’ignorer que ce qu’ils appellent Smartphone et qu’ils emmènent partout est le parfait petit espion enregistrant, en silence, déplacements, téléchargements, appels, connexions diverses. Pendant que leur carte de paiement sème les traces de leurs achats, retraits, passage en pharmacie, chez le médecin, au peep show ou dans un hôtel, leur ordinateur personnel, via les moteurs de recherche, les multiples réseaux sociaux, les sites visités, les requêtes, esquissent d’eux un portrait aussi vrai que nature. Il en sait davantage que le sujet lui-même sur ses habitudes, ses goûts, ses travers, ses qualités, ses centres d’intérêt, ses options politiques, ses relations : sa vie.

Pourquoi conserver ces données ? A des fins commerciales bien sûr, cela est connu. Mais aussi, et peut-être surtout, à des fins de contrôle. Sous prétexte de lutter – dans le désordre – contre la cybercriminalité, les arnaques, la pédophilie, le terrorisme, c’est à un fichage exhaustif de la population mondiale que se livrent les états, secondés en cela par des firmes qui, du moment qu’on les autorise à continuer d’engranger d’énormes profits planétaires, collaborent activement avec les cyberpoliciers. Bien évidemment, le développement de ces superstructures orwelliennes a un coût. Et, en conséquence, génère des bénéfices dont on n’a pas idée. Le super-marché de la surveillance permanente et généralisée ne tourne pas encore à plein, mais le retour sur investissement est d’ores-et-déjà assuré.

Néanmoins, pour être rentable, pour que le contrôle puisse s’étendre à tous les niveaux de nos vies publiques et privées, il convient de s’assurer le soutien des populations, leur consentement, même silencieux. Dans cette perspective, la peur est un pivot dont on ne saurait se priver. Médias et personnel politique seront mis à contribution : il faut nourrir cette peur, l’entretenir par le fait divers, l’étude sociologique, l’essai, le mot-valise ("guerre des civilisations", "banlieues islamisées", "délinquance en forte hausse", "échec de l’intégration", "mafia rom"…). Le quidam, saisi d’effroi, sacrifie alors, sans regrets, ce qui lui restait de droits et de libertés individuelles et se fait le complice de ceux qui lui promettent une si précieuse sécurité. Peu importe qu’on ne puisse plus promener son chien sans être immédiatement pisté par une batterie de caméras, si en échange on est tranquille. Car, plutôt qu’à la sécurité, c’est bien à la tranquillité qu’aspire monsieur tout-le-monde.

Cette tranquillité n’a pas de prix, dans les deux sens du terme. Coût moyen d’une caméra de vidéosurveillance, selon la Cour des Comptes : 36 600 euros, sans compter la maintenance, le salaire du clampin payé pour dormir devant l’écran, et autres frais afférents.




On n’ose dès lors imaginer le prix de revient d’un système tel que celui mis en place dans certaines stations, comme Châtelet-les-Halles, à Paris : 350 caméras dites "intelligentes", le tout piloté par un logiciel repérant pas loin de 20 comportements jugés inopportuns et dignes d’intérêt. La caméra zoomera automatiquement sur l’individu statique, sur le moindre attroupement, sur le voyageur qui aura l’audace de courir ou sur celui qui, sur le quai, aura laissé passer deux rames sans monter dans aucune. Une fois le visage du "déviant" clairement identifié, l’image ira se promener dans diverses banques de données, parce qu’ « on ne sait jamais ». Derrière les écrans de contrôle, les membres du GPSR (la milice de la RATP) côtoient les ingénieurs de l’entreprise privée développant ce système qui procèdent in vivo à quelques ajustements avant de généraliser la vente du système aux villes, aux lieux publics, à l’éducation nationale, aux administrations, aux banques...

Les outils du contrôle social sont désormais si bien intégrés dans le paysage urbain qu’il n’est même plus besoin de les dissimuler.

Sur le réseau de la RATP toujours, de même que dans les gares, de gros caissons métalliques enfermant les caméras se sont substitués aux petites caméras discrètes, planquées derrière le poteau. Elles sont désormais bien visibles, depuis que la Régie s’est aperçue que leur présence rassurait le passant plutôt qu’elle ne l’agaçait. Tout est là : dans la rassurance. Et puis, n’est-ce pas, « moi je n’ai rien à me reprocher, donc… » Donc je ne vois aucun inconvénient à être sans cesse scruté par les forces de police, à donner mon ADN pour peu qu’on me le demande gentiment.

Tous fichiers confondus (on en dénombre une cinquantaine !), 13 millions de personnes seraient mises en fiche, en France. La « surveillance générale de la population, vigilance muette, mystérieuse, inaperçue » que Michel Foucault dénonçait s’est donc largement amplifiée, sans rencontrer de réelles résistances de la part des citoyens, et au grand bénéfice des sociétés spécialisées, qui voient leur chiffre d’affaires gonfler au point d’en devenir suspect, au point que, désormais, ces chiffres-là sont protégés comme autant de secrets d’état, difficiles à se procurer.

Le business de la peur va bon train, engloutissant des sommes se comptant en dizaines de millions d’euros, avalant des pans entiers du budget de l’armée, de la police, du ministère de la justice, endettant des communes dont les élus savent parfaitement qu’en période électorale, la mise en service de caméras rapportent davantage de voix que l’ouverture d’une crèche : les vieux tremblent pour leur pavillon, mais n’ont pas besoin de crèche... Ce dont ils ont besoin : d’une armée de vigiles (l’argent tombe par liasses dans les poches des patrons des "agences de sécurité"), suppléants d’une police municipale armée de préférence, puisque « on n’a rien à se reprocher ».

Ainsi se reproduit, s’élargit et s’étend le contrôle social : sur la base d’un consentement collectif, grâce aux évolutions technologiques et aux capacités de stockage quasiment infinies, l’idéologie sécuritaire envahit l’espace public et la sphère du privé, s’immisce partout, avec notre accord. De la webcam surveillant en douce la femme de ménage qui s’affaire dans votre salon pendant que vous êtes au bureau, jusqu’aux drones dont l’usage privé est appelé à se développer, tout un panel d’appareils sophistiqués sont désormais à portée de bourse du quidam. Lequel quidam s’étonne encore qu’une directrice de crèche refuse l’installation d’une poignée de webcams. Ce serait tellement "chou" de pouvoir jeter un œil sur notre cher bambin, depuis notre ordinateur. Ce serait surtout tellement "rassurant" de surveiller, en direct, le personnel de la crèche. D’une année sur l’autre, la CNIL (cette digue en carton censée stopper la déferlante des abus liés à l’outil informatique) note le doublement des plaintes pour agissements illicites de la part des employeurs. Cela va de l’utilisation des incontournables webcams filmant les vestiaires, les toilettes, à l’ouverture de boîtes mail qui, pour être destinées à l’usage professionnel, n’en demeure pas moins privées. Fut un temps où, lors de manifs ou d’opérations militantes, on nous conseillait fortement d’éteindre nos portables. Puis la recommandation fut d’en enlever les batteries : las ! Des systèmes policiers permettent désormais d’activer à distance des portables même dénués de batterie, et de les transformer en micros, en mouchard très discrets. Un bon spécialiste de la téléphonie mobile peut, sans trop de difficultés, retracer le parcours du propriétaire d’un portable celui-ci fut-il éteint, ou non alimenté. Que dire, dès lors, des Smartphones que nous sommes contraints de déposer lors d’une garde-à-vue, et qu’un flic de base s’empressera de visiter ? J’ai assisté, une fois, à une scène comique, où deux gardés à vue fraîchement relâchés étaient revenus se plaindre au comptoir du commissariat : les flics avaient intervertis les cartes SIM…

On a vu que l’industrie de la peur ne peut fonctionner correctement et refourguer ses matériels qu’à condition qu’un consentement le plus large possible soit partagé par toutes les couches de la société, du chômeur acceptant d’être contrôlé (le fraudeur, c’est toujours l’autre) au patron du CAC40 trouvant bien naturel qu’on fouille les ordinateurs de qui s’oppose à ses projets, entreprise concurrente, syndicaliste, militant écolo…

Mais pour que la peur s’insinue en profondeur dans l’imaginaire collectif, outre les médias et leurs pelletées de faits divers, outre les élus, leurs affidés, devenus fervents lobbyistes, il lui faut s’appuyer sur quelques sommités, personnalités reconnues, idéologues impénitents louant cher leurs services auprès des entreprises vendant de la sécurité.

L’exemple le plus parlant en la matière reste Alain Bauer, criminologue réputé, auteur d’ouvrages certes critiqués, mais faisant référence en matière de fantasmes sécuritaires. Un temps titulaire de la chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, conseiller de Sarkozy du temps de son quinquennat et proche de Manuel Valls, ce personnage évoluant dans une sorte de clair-obscur savamment orchestré a notamment signé « la guerre ne fait que commencer ». Dans cet ouvrage, Bauer décrit les banlieues comme des « zones de non-droit inaccessibles aux forces de l’ordre et grouillant d’armes de guerre », sorte de bases arrières à partir desquelles « assurer la logistique d’un réseau terroriste est stricto sensu un jeu d’enfant ». Le livre date de janvier 2002 (surfant en cela sur l’effet 11 septembre 2001, mais sans doute n’est-ce qu’un hasard ?). Il préfigure cependant, avec douze ans d’avance, l’arrivée dans l’arène d’un Eric Zemmour pour qui « le multiculturalisme, c’est la guerre », et la Seine-Saint-Denis un faubourg de Bagdad, un territoire islamisé au cœur même de la république.

Guerre de là-bas, guerre d’ici : l’essentiel n’est pas qu’elle ait réellement lieu, l’essentiel est de l’annoncer. D’alimenter l’imaginaire d’une guerre qui « ne fait que commencer », et qui donc n’est pas perdue, mais pas encore gagnée. Il est dès lors urgent de s’armer, ça tombe bien : ses activités de penseur et de criminologue émérite ont tout de même laissé le temps à Alain Bauer de présider aux destinées de AB conseils, « société de conseil en sécurité et gestion de crises, analyse de la délinquance et audit de sûreté », comme le déclare, bravache, la page d’accueil de son site. Selon la page en question, AB conseils serait « au service des entreprises et des Etats ». Le lien est ici établi, et clairement revendiqué, entre action publique et privée, entre champ politique et champ économique.

Au final, qu’on vende nos produits, notre ingénierie et nos drones aux conseils d’administration des grandes entreprises ou aux gouvernements, dictatures y compris, cela revient au même : peu importe le client, ces produits-ci sont identiques, et nous sommes là pour les vendre. Puis, de la guerre économique aux guerres moyen-orientales, en passant par la guerre qui sourd dans nos banlieues, n’est-ce pas, au final, les mêmes stratégies qu’il conviendrait de mettre en place ? Ici ou là, il nous faut lever des armées, et leur fournir des armes. Aussi est-ce le même drone, vendu par la même société, qui survolera Gaza durant les opérations de Tsahal et surveillera les éventuels émeutiers des cités de Seine-Saint-Denis et d’ailleurs. Dans la gamme inférieure, la version allégée du drone renseignera sur l’état du trafic autoroutier, et au retour en profitera pour filmer le campement Rom installé en bordure, afin de rentabiliser le vol. Ces images, transmises pour une part au PC de la sécurité routière, pour la part restante au PC départemental de la gendarmerie, permettront de décider l’envoi de déneigeuses dans un cas, dans l’autre de "troupes au sol" en vue d’une expulsion. A l’autre bout de la chaîne, la bande à Bauer1 encaisse, sans état d’âme, les chèques.

Plus se profile à l’horizon la société « parfaite », ultrasécurisée que les apeurés que nous sommes appellent de leurs vœux, plus notre environnement immédiat prend des allures de logiciel dont nous acceptons, sans les lire, les « conditions générales d’utilisation ». C’est cela, ou bien ne plus pouvoir accéder à cet univers pensé selon des modèles que même Huxley et Philip K. Dick réunis n’auraient osé imaginer. Sous les tropiques et dans la rue juste à côté, c’est la guerre, la même. Vous ne l’aviez pas remarqué? Ce que vos yeux refusent de voir, nous vous le hurlerons à l’oreille, à vous en vriller les neurones.

C’est la guerre, on vous dit. Dès lors, tout est simple. Il suffit de choisir son camp. Il suffit d’acheter des armes. Quel que soit le camp choisi, noir ou blanc, jaune ou rouge, contre monnaie sonnante, quand bien même vous trébucheriez, la bande à Bauer saura vous prodiguer avis, analyses, recommandations, et vous repartirez avec, sous le bras, son catalogue automne-hiver d’armes de poing, de taser personnalisables, de matraques électriques, de chars d’assaut spécial défense de ma maison, mon jardin, mes nains. Quoi, certains d’entre vous prendraient encore le métro sans avoir revêtu un de nos gilets pare-balles ? Les inconscients, ils n’ont pas peur ? Ils devraient. Car dans le monde où nous vivons la peur est bonne conseillère, et la meilleure des VRP qu’on puisse imaginer.
PAR : Jean M.
Paimpol
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1

le 16 juillet 2016 10:33:45 par Emmanuel

Sans parler des caméras parlantes comme au Cannet ou à Mandelieu-la-Napoule :
[LIEN]